La famille de mon ami Lambert ou
Une famille béninoise traditionnelle

Cette semaine Lambert me propose d'aller revoir sa famille à Djaloukou. Ça tombe bien, j'avais envie qu'on aille se promener en brousse pendant le week-end et il y a dix ans que je ne suis plus retourné à Djaloukou…
Sa femme Colette aurait bien envie de venir elle aussi mais elle prépare du gari et cela la retient pendant plusieurs jours à la maison. C'est la petite dernière, Corinne, qui viendra avec nous.

Nous avons rendez-vous samedi à 9h00. Lorsque j'arrive, déjà un peu en retard, Lambert est sous la douche. Lorsqu'il passe devant moi, il me dit " en Afrique tout est élastique… ". Corinne est impatiente et sautille en tous sens. Il est près de 11h00 lorsque nous partons.

En chemin, nous devons nous arrêter à Glazoué chez un " petit frère " pour le saluer. Il n'est pas là et nous laissons un message aux enfants. Un peu plus loin, nous nous arrêtons dans une autre maison. C'est celle du dernier tuteur de Lambert, un ancien instituteur. Il est à la retraite et prépare un congrès avec un de ses collègues. Ils rédigent un appel pour regrouper les retraités mécontents. Ils nous confient une lettre pour Savalou, une pour Savè et une autre pour Tchetti. Nous ferons donc les facteurs. Galinette express, le courrier de la brousse…

A Tchetti, Lambert a une sœur. Nous passons la saluer et avons aussitôt droit à deux chaises et une table sorties tout exprès pour nous. Un enfant est envoyé pour acheter deux boissons fraîches. Personne d'autre que nous deux ne boit. Au début ça me gênait énormément mais je m'y suis habitué ; l'hospitalité africaine c'est comme ça…

Les enfants de la maison décortiquent des arachides. Ils en mangent pas mal au passage. Une poule traîne autour du groupe et attend qu'un enfant laisse tomber une graine.

Nous passerons la journée du samedi à rencontrer et saluer divers membres de la famille tout au long de la route. Glazoué, Savalou, Tchetti, Doumé, des fermes aussi… Nous n'arriverons à Djaloukou qu'à la nuit. Comme dit Lambert, on a eu les belles pistes de jour et la plus mauvaise de nuit…

Djaloukou est un petit village blotti au pied d'une colline surmontée de baobabs. C'est un ancien royaume qui a connu ses heures de gloire en résistant au roi d'Abomey. Mais la frontière du Togo, créée par les colons, a coupé ce royaume en deux. Pendant l'ère coloniale, Djaloukou devint chef-lieu de canton rattaché au cercle de Savalou. Le canton s'étendait alors sur les villages de Tchetti, Doumé, Ottola. Le village au bout du royaume s'appelait Kpakpadjakou (ce qui signifie la fin de Djaloukou et langue ifè). Mais ce village se trouve maintenant derrière la frontière du Togo…

Le père de Lambert s'appelle Atchikiti NOUKOUNMONKE. Il est né au début du XXème siècle à une époque où on se souciait peu de l'état civil. Il a obtenu un jugement supplétif en 1928, probablement à l'âge de 10 ou 15 ans car il a participé à la seconde guerre mondiale. Ceci nous permet de penser qu'il aurait aujourd'hui entre 85 et 90 ans. Le vieux se porte bien. Nous l'avons rencontré au village voisin : Konkondji, il participait à une cérémonie de rappel de deuil.

Il est le descendant de la famille royale. Son grand-père et son père furent rois de Djaloukou. Pendant l'ère révolutionnaire, il a été maire de l'ex commune de Djaloukou, aujourd'hui devenue arrondissement.

Il a été commerçant et a eu les moyens de créer une grande famille. Il a ainsi épousé huit femmes qui lui ont donné au moins 39 enfants.

Rose, Kpéhou, Kolobata et Oyékanmon ont mis leurs beaux pagnes, tout spécialement pour la séance de photographies que je leur ai proposée.

Rien qu'à elles quatre, elles ont donné naissance à 27 enfants dont 24 sont toujours vivants.

Rose, qui est la dernière co-épouse vivante d'Atchikiti a eu six enfants : Colette, Kamel, Adiman, Joseph, François et Alphonsine.

Kpéhou en a eu onze : Agnès, Mitou, Bernard et Bernardin, Emile et Constant, Essihoué et Ezin, Béatrice, Gérard, Victor. Elle a donné trois fois naissance à des jumeaux, ce qui la place ainsi à un rang supérieur de la société. Elle ne doit donc plus s'incliner devant le roi mais le salue d'égal à égal. Malheureusement les seconds de ses jumeaux : Bernardin, Constant et Ezin sont tous décédés.

Kolobata a eu neuf enfants : Saïd, Tinhin, Léontine, Arougba, Augustin, Joachim, Delphine, Paulin, Fassila.

Oyékanmon est la seconde co-épouse d'Atchikiti. Fait rare, elle n'a eu qu'un seul enfant et c'est elle qui est la maman de mon ami Lambert. On remarquera que Lambert aurait du avoir pour nom de famille NOUKOUNMONKE. Comme l'officier de l'Etat Civil s'est trompé à l'enregistrement, il a eu droit au prénom de son père pour nom de famille, c'est à dire ATCHIKITI.


Quelques petits enfants de la maison assistaient avec envie à la séance photo. Ils se sont alignés avec plaisir quand je le leur ai proposé…

Je tiens à remercier Rose, Kpéhou, Kolobata et Oyékanmon car elle se sont prêtées au jeu des photos et des questions avec beaucoup de gentillesse et de bonne humeur. Je crois qu'elles ont été un peu surprise par mon intérêt pour leur famille et leurs enfants. J'ai l'impression que personne ne s'était donné la peine de recenser tous les membres de la famille auparavant. C'est Lambert et un cousin qui m'ont aidé dans cette tâche en questionnant les mamans lorsqu'ils doutaient de leurs informations.

Ninnonilè fut la première épouse d'Atchikiti. Elle a eu cinq enfants, mais l'un d'entre eux est décédé. Elle aussi n'est plus de ce monde et je n'ai pas vu de photo d'elle.

Tchalassi fut la troisième co-épouse d'Atchikiti. Elle a eu un seul enfant : Ahinrin. Elle non plus n'est plus parmi les vivants et je n'ai pas vu de photo d'elle.

Midaffi fut la huitième et dernière co-épouse d'Atchikiti. Elle est aujourd'hui décédée mais a pu avoir deux enfants : Léon et Madeleine.

Fatima fut la quatrième co-épouse d'Atchikiti. Elle a eu quatre enfants : Adjilé, Soulé, Lékia et Raffi. Elle aussi n'est plus de ce monde mais voici la reproduction d'une de ses photos.

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une des filles de Fatima : Adjilé

Nous avons rencontré Adjilé dans le village de Doumé, sur son lieu de travail : le marché. Lambert m'a proposé qu'on lui fasse une blague : il est de coutume ici d'appeler les femmes qui sont devenues mères par l'appellation " Maman X ". X étant le prénom de leur premier enfant. C'est une façon de les honorer en reconnaissant leur maternité. Comme Adjilé ne me connaissait pas encore, Lambert s'est caché et je suis allé la saluer en l'appelant " Maman Montiou ". je lui ai donné des nouvelles de son fils Montiou qui vit chez Lambert et que je connais bien. Elle était plutôt surprise de voir ce blanc débarquer sur le marché de ce village perdu dans la brousse à la frontière togolaise pour lui parler de son fils qu'elle n'a pas vu depuis longtemps. Lambert a fini par apparaître en faisant bien rire toutes les vendeuses qui s'étaient attroupées autour de nous.


Une cousine de Lambert vend des tissus sur le marché de Doumé

Depuis que Lambert est instituteur, il a toujours eu des enfants de la famille à sa charge. En ce moment, en plus des quatre enfants qu'il a eu avec Colette, Gérard et Montiou vivent dans sa maison. Gérard est un petit frère de Lambert, même père mais pas même mère (c'est un fils de Kpéhou). Montiou est un petit neveu, petit fils du père de Lambert et petit fils de Fatima. La tradition veut que Lambert les nourrisse et les envoie à l'école. En contrepartie les enfants rendent des services à la maisonnée. Gérard peut ainsi suivre des études en classe de première, au CEG de Savè. Montiou se trouve en classe de troisième.

Voici Gérard et Montiou en train d'aider Colette à la préparation du repas. Ils pilent de l'igname dans un mortier. Derrière, Diane et Placide (deux enfants de Lambert et Colette) préparent du gari.

Mes amis Lambert et Magou ont eux aussi été des enfants placés. Au Bénin c'est une pratique très courante qui fait bien souvent office d'ascenseur social. En effet, les parents confient généralement leurs enfants à un membre de leur famille ou à une connaissance qui vit en ville et a un emploi socialement reconnu. Les instituteurs et autres fonctionnaires sont donc souvent sollicités. A moi aussi, il m'est souvent arrivé que des parents veuillent me confier un de leurs enfants. Il suffit parfois de peu de choses : les parents connaissent ma situation professionnelle et me trouvent plutôt sympathique ; nous ne nous connaissons pas depuis une heure qu'ils me proposent déjà d'emmener leur enfant avec moi… Situation délicate et bien surprenante pour un Français qui n'a pas l'habitude de ces pratiques. J'ai ainsi dû mettre au point une façon respectueuse et polie de refuser ce type de proposition. A Djaloukou également une maman m'a proposé son enfant.

La pratique des enfants placés présente des avantages car c'est souvent le seul moyen pour que des enfants puissent poursuivre leurs études au delà de l'école primaire. Lambert qui vivait dans le village de Djaloukou a été placé chez deux tuteurs et a ainsi pu suivre des études pour devenir à son tour instituteur. Lui même est devenu le tuteur responsable de plusieurs enfants et leur permet de suivre des études auxquelles ils n'auraient pas eu accès autrement.

Cette coutume permet aussi, hélas, de graves dérives. Des patrons sans scrupule envoient des émissaires dans les villages à la recherche d'enfants. Ils leurrent les parents généralement pauvres, naïfs et sans instruction en leur faisant croire que leurs enfants vont connaître des conditions de vie meilleures. Certains parents parmi les plus pauvres n'hésiteraient pas à vendre leurs enfants contre 15 ou 20 000 francs CFA (22 à 30 euros) ou à l'échanger contre un poste radio ou un vélo.

Le phénomène " vidomegon " concernerait plus de 500 000 enfants au Bénin. Mais entre l'enfant placé et l'enfant esclave, toutes les situations intermédiaires sont possibles. Il est bien difficile d'y voir clair car il s'agit d'une pratique très courante acceptée par l'ensemble de la société béninoise.

N'ayant pas la compétence pour parler de ce phénomène bien difficile à étudier, je renvoie le lecteur sur certains sites Internet qui traitent du sujet.

http://www.foyerlauravicuna.org/vidomegon.htm Le Foyer Laura Vicuña récupère des filles vidomegon à Cotonou. Leur site propose quelques explications générales et des témoignages d'enfants.

http://www.ongautrevie.org/accueil.html l'ONG Autre Vie parraine des enfants vidomegon pour les réinsérer dans une vie normale. Une de leurs études repère certaines zones comme étant pourvoyeuses d'enfants. Dans 9 communes du sud et du centre du pays, ils estiment que 46 à 72% des foyers placeraient leurs enfants.

http://www.esclavagemoderne.org/actumonde.php?id=25 propose un article du 2005-03-01. Bénin : le trafic des enfants n'a rien de répréhensible pour les communautés pauvres.


Revenons à Djaloukou pour effectuer une visite du village. J'ai passé la nuit dans la tente de Galinette, à côté de la maison du père de Lambert. Dès le lever du jour j'ai pu entendre de nombreux villageois s'étonner devant cette case mobile qui stationnait dans leur von (ruelle de terre). Lorsque je me suis décidé à me lever, vers 6h30, un large comité d'accueil attendait déjà ma sortie…

Ici la vie commence de bonne heure. Corinne, Lambert et sa grande tante (la femme de l'oncle de son père) ont l'air d'être levés depuis longtemps. L'aïeule est certainement centenaire mais on ne connaît pas son âge exact. Quelle importance ? Elle est là…

Lambert m'a ensuite invité à prendre un petit déjeuner à l'occidentale. Je lui trouvais une allure très princière. En compagnie de son cousin, nous avons pu savourer un nescafé accompagné de pain nature (acheté la veille à Savalou) à l'abri de la foule familiale. C'est là un des nombreux privilèges des hommes… Je suis émerveillé par le carrelage : c'est une dalle en ciment teinté à l'ocre. Au moment de la lisser, le maçon a tracé des faux joints avec des cordelettes. Magnifique !

J'ai ensuite eu l'immense privilège de pouvoir prendre une douche dans la petite pièce " latrine-douche " du vieux de la maison. Puis Lambert m'a emmené faire un tour du village pour saluer sa famille. En fait, tout le quartier qui entoure les ruines de l'ancien palais royal appartient à sa famille.

Nous passons sous l'arbre à palabre qui jouxte les ruines de l'ancien palais royal de Djaloukou. Les sièges sont taillés dans des morceaux de granit. Ils sont usés par les fesses qui les utilisent depuis la nuit des temps. Tous ces hommes sont plus ou moins cousins avec Lambert.

Accompagnés d'un cousin musicien, nous venons saluer un oncle. Il prend le frais devant sa maison en écoutant la radio. Le cousin musicien voudrait que je lui fasse un montage vidéo afin de promouvoir son groupe de musiciens et de danseurs. C'est promis, je reviendrai en janvier.

Nous passons ensuite devant la buvette " escale ". Guillaume assure à Lambert que depuis cet endroit on arrive à capter le réseau téléphonique. Ils sortent leurs appareils tout neufs et vérifient si la connexion est possible. En cherchant bien, il paraît que ça passe… Lire aussi : La téléphonie mobile est arrivée à Savè.

Il semble que la buvette possède un frigo à pétrole et peut ainsi proposer des boissons fraîches. J'invite Lambert mais le patron nous annonce qu'il a arrêté son frigo. Les frais de fonctionnement dépassaient le bénéfice des ventes. Nous préférons renoncer à la boisson chaude.

Pendant ce temps les femmes de la maison, comme toutes celles du village d'ailleurs, s'activent à la préparation des repas. Dans le village, tout le monde fait la cuisine au feu de bois sur des foyers constitués par trois mottes de terre. Le ramassage et le transport du bois fait aussi partie des tâches féminines. Elles ramènent généralement le bois au retour du travail dans les champs. Souvent j'en croise qui marchent sur le bord de la voie avec une grande bassine de bois sur la tête.

à Djaloukou, comme dans toute la région, l'aliment de base c'est l'igname. Les femmes le pilent dans de grands mortiers en bois. L'igname est une sorte de gros tubercule que l'on consomme frais de juillet à avril. D'avril à juillet, la soudure se fait avec la farine de cossettes. Les cossettes d'igname sont obtenues à partir d'igname trempé dans de l'eau tiède pendant plusieurs heures avant de les faire sécher. Ces cossettes seront ensuite broyées, écrasées au moulin. La farine obtenue sert à faire de la pâte. Elle peut être mélangée à la farine de maïs.

On peut manger de l'igname pilé midi et soir et la variété des mets dépend essentiellement des sauces qui l'accompagnent (légumes et viandes). D'autres aliments sont régulièrement consommés : haricots secs (vanzou, pois d'engol, haricot blanc, rose), pâte de maïs. Mais il faudra que je développe ce sujet bientôt.

Lorsque nous sommes arrivés, on nous a servi une délicieuse boule d'igname pilé avec de la sauce confectionnée à partir de viande de biche.


Les sauces sont généralement confectionnées à base de tomates, d'oignons, de piments et d'autres condiments qui sont broyés à l'aide d'une meule en granit. On peut y ajouter des morceaux de viande, de fromage peul ou de poisson.

Au centre de la concession se trouve un puits dont l'eau est très légèrement salée. Ce puits sert aussi à récupérer les eaux de pluie. Un entonnoir de zinc récolte l'eau des gouttières pour l'envoyer dans le puits. Ici, une fille de la maison : Essihoué, puise de l'eau pour remplir les canaris de sa maison. Les canaris sont de grandes jarres en terre qui conservent l'eau au frais. La corvée du transport de l'eau est encore réservée aux femmes.

Ah ! j'allais oublier, tous les matins on entend crisser les petits balais de paille. En ville comme en brousse, chaque journée démarre par un balayage minutieux de son lieu de vie. La maison, la cour, la ruelle, tout y passe. C'est là le travail des femmes et des enfants. Régulièrement, lorsque je dors dans la tente de toit de Galinette, je suis réveillé par le bruit du balai autour de la voiture. Où que je m'installe, il se trouve quelqu'un pour venir balayer mon lieu de vie d'un jour. Cela me gêne beaucoup et j'ai souvent du mal à savoir qui a fait ce geste mais c'est là encore une marque de la grande hospitalité des Béninois.

Les Béninois ne reviennent pas du village sans ramener des vivres et des colis. Lambert ne manque pas à la tradition et stocke dans la voiture trois sacs de maïs, des ignames, un bouc… Le cousin musicien m'a offert un coq pour un prochain repas. Galinette transporte pour la première fois du bétail vivant. Montiou a tué le coq mardi soir et Colette nous l'a préparé avec des haricots au gari. Ce fut délicieux ! Merci Colette.

Michel BOURBAO - Porto-Novo, le 11 décembre 2005

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