Le Collège d'Enseignement Général "Attakè" à Savalou

 

 

Dominique AMOUSSOU est le directeur du collège Attakè. Nous nous sommes rencontrés à Porto-Novo et il a très aimablement accepté que je vienne passer deux jours dans son établissement. Dimanche 16 octobre 2005, j'arrive à Savalou alors qu'il est en grande discussion avec les directeurs des CEG voisins. Une formation d'une semaine est programmée pour tous les professeurs du secteur à Dassa, la ville voisine. Dominique est le seul enseignant de son collège qui soit agent permanent de l'Etat. Tous les autres professeurs sont contractuels et manquent de formation. Les directeurs font en sorte que tous leurs collègues puissent participer à la formation proposée. Ils décident qu'une participation financière, prélevée sur le budget des établissements, leur sera accordée pour leurs frais de déplacement.

Dans la grande majorité des établissements scolaires que je viens de visiter ces dix derniers jours, la situation est bien souvent la même : on trouve à la tête de l'école un directeur qui est un enseignant fonctionnaire, agent permanent de l'Etat. Les autres professeurs ou maîtres sont des contractuels recrutés et payés par l'Etat ou des enseignants communautaires payés par les associations de parents d'élèves ou l'Etat. (Lire aussi le reportage Ernest et l'école de Gobé-quartier).

Lundi matin, dès 7h30, les élèves arrivent au collège. Dominique se poste en un point stratégique : l'entrée de l'établissement. Il peut ainsi gérer de nombreux problèmes, accueillir des parents, des élèves, les maçons, surveiller la cour, faire presser le pas aux retardataires…

Comme chaque matin, les élèves doivent balayer la cour dès leur arrivée. Ils se déplacent en rangs serrés ou par petits groupes. Ils utilisent des branches de palmier pour évacuer les feuilles mortes et autres détritus.

Le directeur circule dans la cour et veille à ce que chacun s'implique dans cette corvée citoyenne.

Sur cette photo, au premier plan, nous voyons la salle de classe des cinquièmes sous un apatam. Le bureau du directeur se trouve au second plan. Au fond on distingue un module de quatre classes.

Tous les lundi matin, vers 7h45, la semaine commence par le lever des couleurs. Les élèves viennent se ranger en carré autour du mât. Deux représentants de classe viennent préparer le drapeau pendant qu'une autre élève responsable alterne les ordres de " Garde à vous ! " et " Repos ! ". Elle demande alors à un groupe d'entonner l'hymne national. Une autre cérémonie des couleurs marquera la fin de la semaine le vendredi soir.

Après le chant, le directeur souhaite la bienvenue à ses élèves et transmet quelques informations. Il annonce que tous les professeurs sont en formation à Dassa pour la semaine. Je ne me souviens pas l'avoir entendu dire que tous les élèves devaient rester présents au collège mais cela semble évident pour tous… Il rappelle ses exigences à propos de la ponctualité et du balayage de la cour. Après que je me sois présenté, il envoie les élèves en classe.


Nous voyons ici les élèves de sixième qui se dirigent vers leurs salles de classe. Le collège accueille plus de 400 élèves répartis en 8 classes. Dominique, qui est à l'origine de la création de ce CEG a pu obtenir d'une ONG qu'elle lui construise un bâtiment en dur. C'est un module de 4 classes dans lequel il a choisi d'abriter les deux classes de sixième (afin de les accueillir dans les meilleures conditions possibles) et les deux classes de troisième (pour leur permettre de préparer le BEPC dans des conditions de travail correctes).

Les deux classes de cinquième sont regroupées sous l'apatam de gauche et les deux classes de quatrième sont regroupées sous l'apatam de droite. Il espère que cette situation inconfortable ne durera pas trop longtemps. Pour cela, il exige cette année une contribution de 3000 francs CFA (4,5 euros) par élève qui servira à la construction d'un nouveau bâtiment. Cette contribution est payable par les familles au moment de l'inscription. Dominique ne perd pas de temps car les maçons sont déjà présents ce matin. Ils fabriquent les briques qui serviront à la construction du futur bâtiment. Ils utilisent du sable que les élèves ont ramassé avant les vacances. Les sacs de ciment sont livrés par un ballet incessant de zémidjans (moto-taxi). L'eau provient d'un bassin qui a été rempli par les élèves. Ils l'ont puisée dans le ruisseau qui borde le collège car ici il n'y a ni eau courante ni électricité. Comme la saison sèche va bientôt commencer il faut vite profiter de cette eau avant qu'elle ne s'évapore. Récemment une société est venue creuser un forage de 60 mètres de profondeur mais hélas, l'eau n'était pas au rendez-vous. Un nouveau forage sera tenté bientôt.

Dès 8h05, les élèves sont seuls et sans surveillance dans les classes. Dominique va maintenant assumer les fonctions de comptable dans son bureau. Déjà une longue file d'élèves se rangent devant sa porte. Ce sont ceux qui viennent apporter le montant de leur inscription ou de la contribution. Les frais d'inscription s'élèvent à 7000 francs CFA mais aucun élève n'apporte la même somme car bien des familles n'ont pas les moyens de tout payer d'un coup.

A 8h55 une élève vient se plaindre du comportement d'une autre. Le directeur considère que ce sont là des broutilles et que les élèves devaient être capable de régler le désaccord seules. Il applique alors une sanction qui est à la fois un moyen de régler le différend et apprend aux belligérantes qu'on ne perturbe pas impunément le travail du directeur à propos de bêtises. Il envoie les deux élèves sarcler à la houe le futur terrain de sport. Elles travailleront en plein soleil jusqu'à 10h00, l'heure de la récréation. Une troisième élève est venue aider la plaignante pour témoigner de sa solidarité. Dominique accepte et respecte son comportement.

Un peu plus tard, à 9h45, nous verrons quelques élèves de sixième circuler sur la coursive du module. Ils n'ont pas encore intégré les règles du collège et sont sortis des classes car ils ne se sentaient pas surveillés. Le directeur les interpelle et les envoie, armés de houes, aider les maçons qui travaillent au soleil.

A 9h50, un élève vient sonner le gong de la récréation. Il frappe une jante de camion suspendue à un arbre avec une barre de fer. Les élèves sortent des classes et se rapprochent de dames qui se sont installées à l'ombre pour vendre de la nourriture. Ce sont les " bonnes dames " qui font la cantine. Elles vendent des portions à 50 francs CFA (7,5 centimes d'euro) ou plus si l'élève gourmand a les moyens. Chaque jour, elles règlent un droit de vente de 25 francs à la caisse du collège. Une élève est venue vendre un seau de beignets que sa mère avait préparés. Le directeur exige qu'elle aussi se plie à la règle du droit de vente.

Pendant la matinée, je visite les classes. A chacune de mes entrées un élève frappe une table et dit " Debout ! ". Tous les élèves se lèvent et attendent que je leur propose de s'asseoir. Malgré un bavardage bien normal, les élèves sont calmes et les classes plutôt paisibles.

A la récréation, je dis à Dominique que je suis épaté par la discipline qu'il a réussi à instaurer dans son collège. Je trouve que ses élèves sont sages et obéissants. En France je ne sais pas si un enseignant seul pourrait aussi facilement gérer 400 adolescents pendant toute une journée. Il sourit modestement et me dit " Je suis un peu classique… "

Il faut entendre par là qu'il applique une discipline de fer et n'hésite pas à utiliser la chicotte. La loi béninoise interdit de frapper les élèves mais un grand nombre d'enseignants et plus particulièrement de directeurs se servent encore de la chicotte. C'est à la fois un symbole de leur autorité mais aussi un outil qui est régulièrement employé. Si la loi réprouve son usage, la société en général accepte que les enseignants l'utilisent. Un élève de 17 ans avec qui j'ai pu établir des relations de confiance m'a même dit " Sans chicotte, c'est pas bon, on peut pas aller. Le professeur va se gêner. On peut pas refuser qu'un professeur nous frappe si on a fait preuve de paresse, de travail non fait ou d'indiscipline. Je ne remets pas en cause les coups. Même un professeur qui frappe c'est un bon professeur qui veut ton avenir. Il te force pour ton bien, que tu ne sois pas un saoulard demain. "

Les " bonnes chicottes " sont généralement élaborées à partir d'une courroie d'entraînement de mobylette. Celles des ventilateur de voiture font bien l'affaire aussi. On trouve facilement ces courroies dans les garages ou au bord des routes, suite à des pannes de véhicules. Elles peuvent avoir un manche ou non et être éventuellement nouée à une extrémité. Les bâtons et autres branches d'arbre souples peuvent aussi faire l'affaire en cas d'urgence mais en se cassant ils ont l'inconvénient de pouvoir laisser des échardes dans la peau des élèves.

Si j'ose en parler aussi aisément aujourd'hui, c'est parce que Dominique a pris la décision d'abolir la chicotte dans son établissement. Le mardi 18 octobre, il a convoqué tous ses élèves pour leur servir un long discours d'une heure. Il a longuement abordé certains problèmes de discipline et leur a annoncé que plus jamais il ne se servirait d'une chicotte dans l'établissement. Certains élèves semblaient surpris mais aucun n'a manifesté d'enthousiasme particulier.

A 10h15, le directeur endosse son habit de professeur et me permet d'assister à un premier cours de mathématiques avec la classe de quatrième. Le cours se déroule sous un apatam. Je compte 60 élèves présents. Ils se sont répartis sur les 28 tables-bancs disponibles. Bientôt ils devront se serrer à quatre par banc car l'effectif théorique des deux classes (regroupées pour cause de manque de locaux) avoisine les 100 élèves. C'est un cour qu'il a improvisé pour me faire plaisir et qui témoigne de tout son savoir-faire de professionnel de l'enseignement. Il maîtrise parfaitement la relation maître-élèves et je retrouve avec plaisir les embryons de concepts de conduite de classe qui motivent ma recherche. Après une phase d'accueil rapide, il " enrôle " ses élèves dans le thème qu'il a choisi : la représentation d'un solide en perspective cavalière. Ses consignes sont claires et rapidement tous ses élèves sont au travail. Ils exécutent les tâches qu'il vient de leur prescrire. Il applique les nouveaux programmes et organise le travail par groupes.

Son cours est régulièrement perturbé par l'extérieur : les élèves de cinquièmes font du bruit sous l'apatam voisin, les zémidjans (moto-taxi) qui livrent le ciment viennent prendre les consignes du directeur, des parents viennent chercher des informations…

Dominique ne perd pas la maîtrise de la séance. Il reprend sa leçon là où il s'était arrêté en récupérant instantanément l'attention de tous ses élèves.

Un élève propose un corrigé de l'exercice au tableau. Ce n'est qu'un morceau de contreplaqué non peint, gondolé par les intempéries. Le cours se termine après une phase de clôture magistrale à 12h15. Nous partons en ville et analysons sa séance dans un maquis (petit restaurant qui sert de la cuisine locale). Nous revenons pour la reprise des cours à 15h00. Je fais alors la connaissance de Claude, un professeur de français qui semble s'être libéré spécialement pour venir me présenter une séance de grammaire. Nous analysons son travail à 17h00 lorsque les élèves quittent le collège.

Mardi matin, Dominique organise une réunion pour annoncer l'abolition de la chicotte à tous les élèves du collège. Il doit ensuite improviser une réunion dans son bureau de directeur avec des représentants de l'A.P.E. (Association de Parents d'Elèves) qui ont eu vent de l'affaire. Je devais filmer une séance de classe mais nous nous mettons d'accord pour reporter l'exercice à mon prochain passage car le travail du directeur a pris le pas sur le travail du professeur.

En suivant deux séances de classe sous un apatam, je me suis assis au fond de la classe avec les élèves. J'ai ainsi pu me rendre compte, pendant quatre heures, des conditions de vie sous ce type d'abri. La première impression a été agréable car il y fait frais et la lumière est douce. Mais les défauts sont nombreux : on entend et on voit tout ce qui se passe aux abords de la classe et les élèves ont plus de peine à se concentrer sur le contenu de la séance. Il y a de la poussière partout. Après deux heures de cours " l'effet écurie " lié à la présence de soixante personnes dans un espace restreint réchauffe notablement l'atmosphère. En fin de journée, quand le soleil est moins haut dans le ciel, certains élèves sont exposés au rayonnement direct et en Afrique c'est difficile d'y tenir… Que se passe-t-il les jours de pluie ou de vent?

Merci Dominique pour ton accueil et à bientôt pour une prochaine visite.

Michel BOURBAO - Porto-Novo les 20 et 22 octobre 2005
Photographies personnelles

Lire la page consacrée à la seconde visite au CEG Attakè

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