Fournitures scolaires et conditions matérielles de travail en classe

 

 

Le Bénin est un pays pauvre. Soit ; chacun sait déjà que l'habitant moyen de l'Afrique subsaharienne n'a pas la réputation de jouir d'une grande aisance économique. Mais peut-on mesurer les répercutions de ces difficultés économiques sur l'éducation qui est proposée aux élèves béninois ? N'étant pas un spécialiste en économie je ne prétends pas appréhender le problème dans son ensemble. Ceux qui souhaitent disposer d'une approche économique générale de l'éducation en Afrique de l'Ouest pourront se référer aux travaux d'Alain MINGAT ou aux études réalisées par la CONFMEN . Je ne vais apporter ici qu'un modeste témoignage sur l'équipement des élèves et des classes. Ce texte est le fruit de ce que j'ai pu observer dans quelques classes béninoises en octobre 2005. Je proposerai bientôt un article sur le recrutement des maîtres et leur formation afin de proposer un autre éclairage sur ce sujet.

En effectuant mes observations dans diverses écoles et classes du centre du Bénin, j'ai pu constater que l'équipement des élèves est une préoccupation constante des enseignants. Toutes mes visites du mois d'octobre m'ont laissé percevoir que les maîtres mènent un véritable combat pour démarrer l'année dans des conditions matérielles les moins mauvaises possibles.

Voici ce que les maîtres demandent à leurs élèves : tout d'abord, chaque enfant doit venir à l'école avec une tenue kaki. Il s'agit d'un short et d'une chemisette pour les garçons et d'une robe pour les filles. Depuis 1976, un texte officiel précise que la tenue kaki est et demeure la tenue obligatoire unique pour tous les élèves du primaire et du secondaire, sur toute l'étendue du territoire national.

le 17 octobre, pratiquement tous les élèves d'un collège de la ville de Savalou portaient déjà cette tenue (première photo : une vue des élèves d'une classe de cinquième) alors que très peu d'élèves possédaient ce vêtement dans une petite école de brousse le 28 octobre (seconde photo : les élèves d'une classe de CP à Gbéré). J'ai pu me rendre compte qu'il était plus difficile d'obtenir cette tenue dans les villages que dans les villes. En effet, les villageois sont généralement de pauvres paysans qui ne disposent que de très peu de moyens financiers. De même les élèves des petites classes sont moins rapidement équipés que dans les grandes classes. Les parents des jeunes enfants n'ont pas encore intégré cette attente forte de l'Ecole.


La classe de CE1, le 27 octobre à Awaya

La tenue kaki est généralement réalisée par un couturier car le prêt à porter reste encore très marginal et ne se rencontre qu'en ville. Chacun doit donc acheter un coupon de tissu et le confier à son couturier pour la façon. Il en coûte ainsi entre 3000 et 4500 francs CFA (4,5 et 6,9 euros) par tenue. Il est bien sûr souhaitable que l'élève en possède deux mais en général il se contente de n'en avoir qu'une seule.

Le couturier du village d'Okpa vient de terminer une tenue sur sa machine à coudre à pédale. Il repasse la culotte à l'aide d'un fer à charbon avant de livrer le tout à son client.

Dans son cartable ou son sac d'écolier, l'élève doit disposer d'un équipement minimal. On trouve dans toutes les classes un matériel standard : une ardoise, de la craie et un chiffon ; des cahiers et les outils d'écriture qui l'accompagnent (un stylo bleu, un rouge, un crayon, une gomme et une règle). Les cahiers sont généralement recouverts de papier kraft car ce type de couverture revient moins cher que les protège-cahiers en plastique du commerce.

Le 27 octobre 2005 : le maître du CI de l'école d'Awaya (village de brousse au nord de Kétou) travaille encore sur la liste des fournitures que ses élèves doivent apporter à l'école. Il demande que les familles achètent les cahiers d'activité de mathématiques et de français. Depuis l'avènement des nouveaux programmes, en 1999, c'est l'Etat qui a fourni ces cahiers d'activité dans les classes de CI, de CP et de CE1. Maintenant, c'est aux parents qu'il revient d'acheter ces cahiers.

Les nouveaux manuels scolaires ont été conçus par des enseignants béninois, sous la responsabilité du MEPS (Ministère des Enseignements Primaire et Secondaire) avec le concours de la CGNPE (Cellule de Généralisation des Nouveaux Programmes d'Etude), de la DEP (Direction de l'Enseignement Primaire) et de l'INFRE (l'Institut National pour la Formation et la Recherche en Education). Ce projet récent du Gouvernement béninois a été financé par l'USAID (l'Agence des Etats-Unis pour le Développement International).

Les six niveaux de classes primaires (CI, CP, CE1, CE2, CM1 et CM2) doivent aborder chacun six champs de formation (ou domaines d'enseignement) : le français, les mathématiques, l'éducation physique et sportive, l'éducation artistique, l'éducation sociale et l'éducation scientifique et technologique. Pour chaque champ de formation un guide pour le maître a été édité mais seuls les manuels de français et de mathématiques ont été édités pour les élèves. Des cahiers d'activité de l'élève ont été réalisés pour les classes de CI, CP, CE1 et CE2. Les cahiers d'activité pour le CM devraient être réalisés cette année. Les enseignants doivent appliquer les nouveaux programmes et faire usage de ces manuels. Ils n'ont pas le choix entre ces ouvrages édités par le Ministère et d'autres qui pourraient être diffusés par des éditeurs privés. L'Etat fait en sorte de pouvoir distribuer dans chaque classe un manuel pour deux élèves (mathématiques et français) mais j'ai pu constater que dans certaines classes il n'y avait pas toujours le nombre de livres attendus.

La distribution de ces manuels est encore en cours depuis l'avènement des nouveaux programmes mais cela pose certains problèmes. Ils doivent être livrés en début d'année, lorsque tout va bien. Ils arrivent alors dans les CS (Circonscriptions Scolaires) et chaque directeur accompagné d'un représentant de l'APE (l'Association de Parents d'Elèves) doit venir réceptionner les manuels qui sont destinés à son école. Les effectifs d'élèves étant en perpétuelle évolution, le nombre de manuels livrés est souvent insuffisant. Cette année, la livraison des manuels de CE2 ne concerne pas l'école de Gbéré car l'établissement ne possède que trois classes : le CP, le CE1 et le CM1. L'an prochain la classe de CE1 sera transformée en CE2 mais le directeur n'est pas certain qu'il recevra des manuels pour ce niveau. En novembre 2005, le maître de CP de l'école de Gbéré doit se débrouiller avec seulement 5 manuels de français pour sa classe de 32 élèves. La distribution des manuels de CP a eu lieu à la rentrée 2003-2004. A l'époque l'école n'avait pas de classe de CP et n'a donc pas reçu ces manuels… De même Félix à Porto-Novo n'a toujours pas reçu à ce jour les manuels pour ses élèves du CM2 alors que la distribution a eu lieu en 2004-2005. Mais dans l'ensemble la situation est bien meilleure en ville plutôt qu'en brousse.



La librairie ABM à Porto-Novo

C'est pour ces raisons que les enseignants demandent aux parents de bien vouloir équiper leurs enfants des manuels de base (français et mathématiques). Si cela peut se concevoir en ville, dans les villages c'est " mission impossible ". Près d'un mois après la rentrée, pas un seul manuel n'a été acheté à Gbéré (83 élèves) comme à Okpa (230 élèves). Pourtant ces manuels ne coûtent en moyenne que 1000 à 1200 francs CFA (moins de 2 euros).



Dans cette classe de CM2, à Okpa, la liste des fournitures côtoie encore la leçon de géographie le 31 octobre.

Certains magasins sont spécialisés dans les articles de bureau et de classe (comme ici une boutique de Porto-Novo). Dans les villages comme dans les villes on trouve de nombreux étals qui proposent les articles de base pour l'écolier, dans la rue ou sur les marchés. A Gbéré ou Okpa, les parents doivent se déplacer sur un marché voisin pour trouver les fournitures qui restent introuvables au village. Le marché le plus proche d'Okpa se trouve près du fleuve à Bétékoukou (4 km).

Voici les tarifs généralement pratiqués par les commerçants :
· Cahier de 50 pages : 100 francs CFA
· Cahier de 100 pages : 150 francs CFA
· Cahier de 200 pages 350 francs CFA
· Ardoise : 150 à 200 francs CFA
· Stylo : 100 francs CFA
· Crayons de couleur : 150 à 500 francs CFA (selon le nombre et la longueur des crayons)
· Boite de géométrie : 500 francs CFA
· Paire de ciseaux : 250 à 350 francs CFA
· Couverture (papier kraft) prévoir 2 mètres : 150 francs CFA
· Grosse boite de craies : 1300 francs CFA
· ½ mètre de popeline ou de percale pour la couture : 250 francs CFA
· Un sac d'écolier peut coûter de 200 à 3500 francs mais le prix moyen est : 2000 francs CFA

Avec la tenue kaki, l'équipement d'un élève revient ainsi à près de 10000 francs CFA (15 euro).

A Okpa, les parents sont agriculteurs et pêcheurs. Les maîtres s'accordent pour dire qu'une famille moyenne dispose d'un revenu mensuel de 10000 à 12000 francs CFA. Lorsqu'on sait qu'une famille de ce village compte en moyenne 7 enfants et qu'au moins deux d'entre eux sont scolarisés, on comprend qu'il soit difficile d'équiper correctement chaque enfant.

Dès la rentrée les maîtres doivent livrer un combat singulier aux parents : d'un côté ils font tout pour encourager la scolarisation des enfants, de l'autre ils menacent de refuser les élèves qui ne sont pas correctement équipés. Un directeur m'a même confié que les nouveaux élèves sont parfois inscrits par des grands frères sous un faux nom dans l'espoir d'éviter les réclamations ultérieures concernant les fournitures.

Le recensement et l'identité des individus pose problème en brousse. La pauvreté et le manque d'instruction sont tels que des mères font le choix de ne pas accoucher à la maternité pour éviter les frais d'accouchement (3500 francs CFA, soit 5,3 euros) et de vaccination (700 francs CFA, soit 1 euro). Les enfants n'ont donc pas d'état civil. Les directeurs qui ne devraient pas inscrire ces élèves le font quand même car ils ont le devoir de scolariser tous les enfants… Mon ami Lambert n'a ainsi, dans sa classe de CM1, que 2 élèves qui disposent d'un état civil ou d'un jugement supplétif sur un effectif total de 12 enfants.

Henri, le directeur de l'école d'Okpa constate que de nombreux parents abandonnent leurs efforts un ou deux ans après la classe de CP. Il considère que leur démission est liée aux dépenses exigées par la scolarisation de leurs enfants et s'explique ainsi les abandons en cours d'année. Le problème s'aggrave au niveau du collège. Les dépenses augmentent et les élèves des villages doivent quitter le village pour rejoindre les établissements distants. Cette année 19 élèves de CM2 ont réussi le CEP (Certificat d'Etudes Primaires) et sont admis en sixième. 18 sont allés dans les CEG de Gbaffo (26 km) ou de Soclogbo (20 km) qui vient d'ouvrir. La mère de l'enfant qui n'est plus scolarisé a demandé un prêt à un instituteur afin de pouvoir payer les frais de scolarité de son garçon. Elle compte rembourser le maître avec des noix de cajou, lorsque la récolte aura lieu…

Depuis 1993, je viens régulièrement au Bénin et constate que certaines situations ont notablement évolué. A l'époque chaque élève devait payer un droit d'écolage en début d'année. Ce droit s'élevait à 1000 ou 1200 francs CFA. Ce droit a été supprimé pour les filles afin de favoriser leur scolarisation. Maintenant, dans les écoles de brousse, l'écolage a été supprimé pour tous les élèves. Pour remplacer cette entrée d'argent, l'Etat verse une subvention annuelle à l'école en fonction du nombre de classes. Henri m'a annoncé que pour son école de cinq classe, l'an dernier, il a reçu 478 000 francs CFA (soit 730 euros). Cet argent sert à l'achat de fournitures pour les classes, à l'organisation des examens, aux déplacements du directeurs et des membres de l'APE. Les fonds sont gérés conjointement par le directeur et les membres de l'APE afin d'éviter les tentatives de détournement.

Ainsi, le président de l'APE de Gbéré est venu rejoindre Lambert, le directeur de l'école, à Savè. Leur présence conjointe était exigée à la banque afin de pouvoir retirer l'argent nécessaire à l'achat des fournitures de rentrée pour les maîtres des trois classes. Ils ont effectué les achats à Savè et Lambert a ainsi pu préparer le matériel pour ses classes.

Chaque maître dispose des manuels destinés à ses élèves, d'une boite de craies blanche, d'une éponge à tableau, de feuillets de classeur pour réaliser ses fiches de préparation, d'un stylo bleu, d'un stylo rouge, d'un crayon, d'une gomme, d'une règle, d'un rouleau de ruban adhésif, de papier kraft pour couvrir cahiers et manuels, d'un registre d'appel et d'instruments de traçage pour le tableau. La boite de craies de couleur est partagée entre les trois classes.

J'oubliais un point important : les élèves viennent à l'école équipés d'un petit balai (visible dans le casier de droite) car c'est à eux que revient la tâche d'entretenir la classe et la cour. Personne d'autre qu'eux ne vient faire le ménage dans l'école (lire à ce sujet le texte sur la rentrée des classes à Gbéré).

J'évoquerai bientôt le problème de la cantine, celui de la construction des salles de classe, ainsi que le recrutement et les différents statuts des enseignants instituteurs.

Michel BOURBAO à Porto-Novo, le 09 novembre 2005

 

MINGAT A. (2004) La rémunération des enseignants de l'enseignement primaire dans les pays francophones d'Afrique sub-saharienne - Conférence sur les Enseignants Non-Fonctionnaires, 21 au 23 novembre 2004, Bamako, Mali - co-organisée par l'ADEA, la Banque Mondiale, l'Internationale de l'Education et le Ministère de l'Education Nationale de Mali - document Word de 45 pages.

Conférence des Ministres de l'Education des pays ayant le français en partage - B.P. 3220 Dakar SENEGAL - www.confemen.org

Décision interministérielle n° 830/MEPD/METS/DGM de l'année 1976.

 

accueil - plan du site - projet Galinette - recherche en sciences de l'éducation

 

Vous Ítes le   ème visiteur depuis le 20 mars 200