Rentrée des classes à Gbéré,
dans la circonscription scolaire de Savè (centre du Bénin)

 

 

Début octobre, dans les rues de Porto-Novo, on perçoit une activité particulière qui fait sentir la proximité de la rentrée scolaire : des petites vendeuses exposent des cahiers, des stylos, des ardoises… D'autres vendent des tenues kaki, l'uniforme des écoliers en vigueur dans les écoles publiques du Bénin.

Je rejoins Savè, pendant le week-end qui précède la rentrée et n'y perçois pas d'agitation particulière. Les enseignants que je croise se demandent même si cette rentrée aura lieu car l'année qui précède a donné lieu à des grèves prolongées. Les syndicats réclament le reversement des agents contractuels dans le corps des agents permanents de l'état. Ils ont obtenu que les enseignants fonctionnaires perçoivent 500 000 francs CFA car l'Etat ne leur a toujours pas versé des arriérés depuis plus de dix ans. Ce versement n'a pas été effectué pour tous car les caisses seraient vides… Des syndicats menacent donc de reprendre la grève si les revendications ne sont pas satisfaites avant la fin du mois.

Lundi 10 octobre 2005

C'est dans ce climat d'incertitude que nous quittons Savè avec mon ami Lambert. Il est le directeur de l'école de brousse du village de Gbéré. Nous partons ouvrir son école. A 8h00, nous empruntons la piste de Moka qui mène au Nigeria. Nous traversons le poste des douanes implanté à Savè et arrivons à Gbéré à 8h15.



13 kilomètres de piste séparent Savè de Gbéré

Six élèves attendent déjà devant l'école. Ils ont apporté des petits balais de paille. Chacun vient saluer le directeur selon un protocole bien établi : les enfants se placent devant lui, bras croisés, et commencent un échange de formules polies :
" Bonjour directeur (ou maître lorsqu'il s'agit de ses anciens élèves)
- bonjour les enfants,
- ça va bien ?
- ça va bien et vous ?
- oui, ça va merci. "
Les enfants se retirent après avoir effectué une petite courbette discrète.

Des fillettes viennent balayer le bureau du directeur.

Quelques garçons arrivent les mains vides. Après les salutations d'usage, le directeur s'indigne " Est-ce que c'est moi qui vais sarcler la cour tout seul ? " Les gamins repartent aussitôt et reviennent quelques minutes plus tard avec des houes. Ils se mettent au travail sans avoir reçu de consigne supplémentaire. Ils font disparaître les mauvaises herbes qui ont envahi la cour pendant l'été. Pour des raisons de sécurité, les cours d'école sont généralement désherbées afin d'éviter la présence de serpents et autres bestioles indésirables. Des gamins de 6 à 8 ans, pieds nus ou en tongs, manipulent les houes avec dextérité. Lorsque je sors l'appareil photo, ils s'empressent avec un zèle excessif et j'ai peur d'être responsable d'un orteil tranché… Heureusement leur maîtrise de l'outil est déjà remarquable et aucun accident n'est à déplorer.

Le directeur reçoit un père d'élève qui vient lui annoncer qu'il aura du mal à payer la contribution pour son fils. Il reçoit ensuite le président de l'A.P.E. (association de parents d'élèves) pour évoquer divers problèmes. Il ouvre maintenant deux salles de classe qui étaient restées fermées depuis le 29 juillet. La poussière, des insectes et des crottes diverses souillent les tables ainsi que le sol des classes. Quelques consignes rapides et une armada de fillettes balaient en tous sens. Des nuages de poussière sortent régulièrement par les ouvertures des deux salles.

Les rôles sociaux semblent déjà très marqués : les garçons manipulent les houes et les filles s'occupent du balayage. Certaines se servent de leur ardoise comme d'une pelle à poussière.

Vers 9h30, le directeur décide de coordonner le sarclage qui semble s'essouffler. Il organise une haie de sarcleurs armés de houes et donne le départ. Par un effet de compétition implicite la ligne avance très vite et la cour se transfigure à vue d'œil. Le directeur appelle ensuite les balayeurs désoeuvrés, leur fait poser les balais et leur montre une posture efficace pour ratisser de leurs doigts les herbes qui viennent d'être sarclées. Une seconde vague d'enfants déferle à reculons dans la cour et le terrain vague herbeux se transforme à vue d'œil en une place sablonneuse bien propre.

A 8h30 il n'y avait pas dix élèves présents, maintenant ils sont plus de 40 sur un effectif théorique de 83. Par contre nous n'avons toujours pas de nouvelles des deux autres maîtres qui sont sensés travailler dans cette école.

L'école de Gbéré accueille cette année trois classes réparties de la façon suivante : 1 CP (ou CP2), 1 CE1 et un CM1. L'an dernier, suite à la création du bâtiment par l'ONG Camions Pour l'Afrique, l'école avait pu inscrire de nombreux nouveaux élèves et était organisée de la façon suivante : 1 CI (ou CP1), 1 CP (ou CP2) et un CE2. Les quelques élèves de CM2 qui n'avaient plus de classe ni de maître avaient été envoyés dans l'école d'un village voisin.

Deux grands élèves de CM1 arrivent. Le directeur, qui sera leur maître cette année, les envoie chercher des houes et leur confie le sarclage d'une zone bien précise.

A 9h40 une rumeur parcourt le groupe : un enfant a soulevé une pierre, enfreignant la consigne du directeur, et découvre un énorme scorpion qui est tué d'un coup de houe. Le directeur profite de l'incident pour rappeler les consignes de sécurité et le travail reprend.

Aucun enfant n'a revêtu l'uniforme kaki traditionnellement porté par chaque écolier béninois. Comme je m'en étonne, on m'explique que c'est normal pendant les premiers jours qui sont consacrés au nettoyage. Chacun portera sa tenue lorsque les cours commenceront vraiment.

L'élève de CM1 qui sarcle à mes côtés vient de déloger un petit serpent et le tue rapidement d'un coup de houe bien maîtrisé. Aucun cri, aucune émotion apparente, seulement des gestes sûrs qui font preuve d'une certaine expérience. Le directeur lui dit d'aller se débarrasser de la bête en dehors du périmètre de la cour et lui rappelle de ne pas envoyer les mains nues dans les herbes.

10h00 un directeur et maître de la classe unique d'un village voisin est de passage. Il vient me saluer et nous échangeons quelques amabilités. Je n'ose pas lui demander où sont ses élèves ni qui les surveille… Le second maître de l'école arrive enfin. Comme le directeur, il est vêtu d'un uniforme beige. Il circule dans la cour et se remet dans le bain en regardant l'activité des élèves.

 

Je profite de cette matinée d'observation pour m'intéresser particulièrement aux consignes qui sont données aux élèves par les enseignants.

A 10h05 le directeur fustige un groupe d'élèves qui bavarde beaucoup mais ne travaille guère : " Vous n'aurez pas de ban ! " Pour donner du poids à sa menace, il réclame aussitôt un ban pour un groupe qui travaille sérieusement au ramassage des herbes. " Levez-vous ! Un ban pour ce groupe qui travaille bien ! " Les enfants applaudissent par trois fois (clap clap clap, clap clap clap, clap) ils terminent par un geste d'ouverture des mains vers ceux à qui est destiné le ban.

10h25, le directeur constate que les enfants sont fatigués et annonce que la récréation est proche.
La technique du ban qui valide le travail réalisé sera employée à nouveau à 10h30 pour clôturer l'activité : le directeur annonce " On dépose les houes ! " à ce signal les sarcleurs vont s'asseoir sur la dalle pour se reposer. Il s'approche des élèves qui ramassent les herbes et réclame un ban pour ceux qui ont bien sarclé. Comme le premier est timide, il en réclame un second, plus fort. Puis il s'adresse aux sarcleurs " Ils n'ont pas mal travaillé, ils ont bien ramassé, non ? Vous pouvez leur faire un ban ! " Cette façon claire de clôturer l'activité des élèves me paraît être une manière intéressante de valider le travail réalisé par chaque groupe. En effet, chaque groupe d'élèves se trouve à une extrémité de la cour et peut aisément constater la métamorphose du terrain suite au travail qui a été réalisé.

Les enfants reçoivent des consignes pour se laver les mains et peuvent retourner au village pour aller manger quelque chose. Avec le directeur nous profitons de la récréation pour faire nous aussi un petit tour au village. Il salue de nombreuses personnes et se montre ostensiblement pour rappeler aux parents que l'école est à nouveau ouverte. Il réclame ainsi le retour vers l'école de tous les enfants qui sont encore en vacances ou aux champs. Après avoir croisé des écoliers qui circulent dans le village, les mains vide, nous évoquons le problème de la cantine. Certains élèves sont venus à l'école avec une boîte de plastique contenant une boule de pâte. Leurs parents sont partis travailler aux champs et leur ont préparé un peu de nourriture. Ceux dont les mères sont au village peuvent venir manger ce qu'elle leur a préparé mais d'autres n'ont rien. Ces élèves qui passent la matinée le ventre vide ne sont pas dans des conditions favorables aux apprentissages. En de nombreux endroits les directeurs cherchent à mettre en place une sorte de cantine locale et encouragent des " bonnes dames " à venir préparer de la nourriture dans la cour de l'école. Celles ci vendent des portions d'igname bouilli, de riz ou d'akassa aux élèves pour 25 ou 50 francs CFA (4 ou 8 centimes d'euros). Mais il s'avère que l'exercice est périlleux car beaucoup veulent manger à crédit et les familles n'arrivent pas toujours à honorer leurs dettes. Les femmes qui travaillent à perte cessent vite leur activité.

Théodore est le nouveau conseiller pédagogique du secteur. C'est le directeur de l'école de Dangui qui le conduit sur sa moto à travers la circonscription. Ils réalisent un état des lieux concernant le nombre de classes ouvertes, la présence des personnels et enregistrent les doléances des directeurs. Théodore ne pourra pas rejoindre toutes ses écoles de brousse aujourd'hui car certaines sont inaccessibles, isolées par les cours d'eau en crue. Je me présente à lui et apprécie son dynamisme. J'espère que nous aurons l'occasion de travailler ensemble au cours de l'année scolaire.



Lambert, le directeur de l'école de Gbéré, rentre chez lui à Savè

Nous retournons à Savè afin de pouvoir rencontrer le C.C.S. (Chef de Circonscription Scolaire, titre donné à l'inspecteur). Nous croisons plusieurs motos sur la piste : ce sont des enseignants qui vont rejoindre leur école. Il est pourtant déjà 11h00 du matin… Je comprendrai rapidement que la première semaine est consacrée au nettoyage des classes, au sarclage des cours, aux inscriptions tardives, à l'achat des fournitures et à divers préparatifs. Certains parents commencent seulement à se préoccuper de l'achat des fournitures et la véritable rentrée en classe n'a lieu que le lundi suivant. Les élèves les plus âgés fuient les corvées et laissent les plus petits, encore naïfs, venir les faire à leur place. Je comprends mieux la présence des petits CP à Gbéré et l'absence notable d'élèves de CM…

Arrivés à Savè, nous rencontrons le C.C.S. Je lui expose le but de mes recherches et lui demande l'autorisation de travailler dans les écoles de sa circonscription. Comme je cherche à rencontrer des maîtres expérimentés dans un premier temps, il me propose quelques noms que Lambert connaît bien. Nous convenons de nous revoir bientôt pour envisager une formation des jeunes maîtres.


Moi qui me réjouissais naïvement de pouvoir assister à une première séance de classe, je suis un peu déçu. Je comprends que les premières séances vont débuter la semaine prochaine. Par chance je rencontre Adrien, un maître de CM1 à Savè. Il vient de passer le concours de conseiller pédagogique et attend les résultats. Il est prêt à accueillir ses élèves dès le mercredi 13. Il veut bien me recevoir dans sa classe pour que je puisse observer la séance de prise de contact du premier véritable jour de classe à mes yeux. C'est peut-être encore un peu tôt car seulement 25 élèves sont présents sur les 67 attendus. Six élèves arriveront en cours de séance et donneront l'occasion au maître de donner des consignes à propos des retards.

Toute la semaine sera consacrée à la lente mise en route des écoles. Théophile m'avait donné rendez-vous jeudi à Gobé pour assister à sa première séance de classe avec les élèves. Cette journée de classe a été annulée car tous les enseignants étaient convoqués à la CS (Circonscription Scolaire) pour recevoir leur prime de rentrée. Vendredi c'est l'équipe de l'école Dangui qui m'accueille pour que j'assiste à l'entrée en classe des élèves. Les maîtres sont bien présents mais cette fois ci ce sont les élèves qui sont absents. Ils ont été " refroidis " par la journée d'hier et reviendront lundi…

Je prends des rendez-vous pour la fin du mois car ce week-end je suis attendu chez Dominique, le directeur du CEG Attakè à Savalou

Voir aussi la page qui présente la construction de l'école de Gbéré par l'association "Camions pour l'Afrique"

 

Michel BOURBAO - Savè et Porto-Novo (entre le 12 et le 25 octobre 2005)

 

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