Création de l'école Gobé-quartier
et rencontre avec Ernest, le directeur

 

le 10 octobre 2005, c'est la rentrée des classes au Bénin. L'Inspecteur de la circonscription scolaire de Savè m'indique quelques noms de maîtres particulièrement performants à ses yeux. Il répond à ma requête car je cherche à rencontrer des maîtres expérimentés qui voudraient bien m'accueillir dans leur classe. Je veux observer le travail de maîtres chevronnés sur le terrain. J'ai besoin d'intégrer des modèles béninois avant de pouvoir m'engager dans un travail de formation. En effet, je ne dispose que de modèles français et me refuse pour l'instant de proposer une formation " à la française " à des maîtres béninois. Parmi les noms que me cite l'Inspecteur, il y a celui d'Ernest AKPO. Ce dernier vient d'être nommé directeur de l'école Gobé-quartier. Comme cette école vient tout juste d'être créée en brousse et que mon ami Lambert pense lui aussi qu'Ernest est un maître compétent, j'ai envie de le rencontrer.

Nous allons le voir le mardi 11 octobre à 15h00. C'est l'heure à laquelle reprennent les cours de l'après midi. Nous quittons le goudron au niveau du marché de Gobé et nous enfonçons sur une piste qui se transforme parfois en un sentier étroit. Mon véhicule 4x4 passe tout juste. Au milieu des champs de maïs et des plantations d'anacardiers nous découvrons un espace dégagé planté de trois apatams. C'est la nouvelle école de Gobé-quartier.

Deux apatams au toit de paille sont vides. Celui au toit de tôle abrite plus de soixante enfants, le maître et son scooter. Je fais la connaissance d'Ernest : un homme calme, posé et chaleureux qui me reçoit avec beaucoup d'amabilité. Je lui expose mon projet de recherche et il accepte spontanément de me recevoir pour une observation de séance. Il me demande si je veux bien revenir dans un mois car pour l'instant il a beaucoup de choses à gérer. A ses yeux, le travail qu'il doit accomplir n'a pas un grand intérêt pédagogique. Il pense donc que cela ne m'intéressera pas. Il me fait asseoir sur une des deux chaises qui entourent la table (c'est le seul mobilier dont dispose sa classe). Il demande aux 63 élèves présents de s'asseoir sur les troncs d'arbre posés au sol et de rester silencieux puis m'expose la situation.

A la fin de l'année scolaire 2004-2005, les équipes du complexe scolaire de Gobé ont demandé une création de classe de CI (Cours d'Initiation ou CP1 qui prépare les élèves à la langue française avant d'entrer au CP). En effet, les deux classes de CI totalisaient plus de 150 élèves. l'APE (Association des Parents d'Elèves) a sollicité l'aide des parents et organisé la construction d'un apatam avant les congés scolaires de l'été. Le DDEPS (Directeur Départemental de l'Education Primaire et Secondaire) a effectué une visite et constaté que les effectifs étaient pléthoriques. Il a proposé qu'une nouvelle école soit créée avec l'ouverture de trois classes : un CI, un CP et un CE1.

Ernest est nommé directeur de cette nouvelle école dénommée " Gobé-quartier ". A la fin des congés d'été les villageois ont rapidement construit deux nouveaux apatams afin de pouvoir abriter les classes du CP et du CE1. Dans son ancien groupe scolaire, seuls Ernest et le directeur étaient des agents permanents de l'Etat. Les autres maîtres étaient soit des contractuels, soit des maîtres communautaires. Maintenant, son ancien collègue directeur se retrouve à la tête d'une équipe de cinq maîtres contractuels ou communautaires. Ernest, lui, est seul dans son école. L'Etat n'a pas pu recruter de maîtres pour encadrer les deux autres classes. Les parents d'élèves ont donc été sollicités pour payer les salaires de deux maîtres communautaires. Ils ont prévu de se cotiser pour payer deux salaires mensuels de 25 000 francs CFA (38 euros) pendant les 10 mois de classe.

Ernest est à la recherche de jeunes qui accepteront ce salaire pour devenir maîtres communautaires. Ils doivent avoir le BEPC et passer un examen de recrutement organisé par l'Inspecteur à la Circonscription Scolaire. Cet examen aura lieu le samedi 22 octobre. Ernest ne s'attend donc pas à voir arriver ses futurs collègues avant la fin du mois. Il se prépare à gérer seul l'accueil des élèves des trois classes. Je me demande comment ces jeunes maîtres sans expérience arriveront à prendre en main leur classe dans des conditions si difficiles mais n'ose pas aborder le sujet dans l'immédiat.

Je reviens le vendredi 14 octobre pour faire des photographies. Depuis, Ernest a trouvé le moyen de se procurer 10 tables bancs. Il les a négociées auprès des collègues de son ancienne école. On lui a prêté ces dix tables et ce sont des anciens élèves qui les ont transportées à bout de bras sur une distance qui me paraît incroyable. Près de deux kilomètres séparent les deux écoles et les tables sont très lourdes… Ce vendredi, près de 70 élèves sont serrés sur les tables ou assis sur les troncs qui bordent l'apatam.

Ernest va tenter de récupérer quelques tables supplémentaires dans son ancienne école. Il ne se fait guère d'illusions car ses collègues ne sont pas suréquipés… Il se rapprochera donc de son Inspecteur et du DDEPS à Abomey dans l'espoir qu'on veuille bien équiper un minimum son école. Il va essayer de " bousculer " les parents d'élèves afin de pouvoir acheter un morceau de contreplaqué qui lui servira de tableau et des craies. Il leur demandera aussi d'élever des murets en terre de barre autour des apatams. Lambert qui connaît bien les villageois reste admiratif devant tous les efforts que font ces parents d'élèves. Ils ont bâti les deux apatams supplémentaires en dix jours afin d'être prêts avant la rentrée officielle des classe.


Des élèves ont trouvé de la place autour des tables, d'autres doivent s'asseoir sur les troncs.

Les élèves trouvent le temps long. Je suis impressionné par la grande maîtrise d'Ernest : il arrive à tenir notre longue conversation tout en gérant les rares petits incidents. Je vois dans son dos une petite fille qui donne un coup à un autre enfant qui se met aussitôt à pleurer. Ernest se retourne et en moins de cinq secondes fait cesser les pleurs tout en identifiant la responsable du conflit. Il pacifie la situation avec calme et douceur. J'admire son professionnalisme et la grande humanité qui se dégage de sa personne. Je lui propose de mettre un terme à l'entretien afin qu'il puisse proposer une activité à ses élèves. Il leur propose alors de reprendre le défrichage de la cour.

Après quelques consignes rapides, toute la classe s'égaie dans la cour pour reprendre le défrichage. Nous remarquerons sur la photo la posture du maître qui capte l'attention des élèves pour la passation de consignes.

Certains élèves sont armés de houes et arrachent les mauvaises herbes. D'autres, équipés de balais, rassemblent les mauvaises herbes afin que ceux qui n'ont pas de matériel puissent emporter les tas vers l'extérieur du champ. Chacun s'active et nettoie l'espace dégagé qui servira de cour d'école. Je suis impressionné par ces tout petits qui manient la houe, le balai et font preuve d'une grande efficacité dans leur travail.

Le maître circule, conseille, guide ceux qui ne semblent pas savoir quoi faire et veille au bon déroulement des activités.

Je constate que quelques rares élèves font autre chose. Je me fais alors la remarque intérieure qu'Ernest semble faire spontanément de la différenciation pédagogique : une élève balaie l'apatam pendant qu'une fillette épuisée dort sur un banc. Un petit garçon ne quitte pas son bâton au bout duquel est fixé une roulette. Il traverse la cour en jouant et vient se mêler aux autres qui travaillent.

J'admire l'aisance avec laquelle Ernest pilote son groupe d'élèves. Il parle peu, donne des directives précises qui sont bien comprises par les enfants. Sa présence semble rassurante, il sait se rendre disponible pour répondre à toutes les demandes de ses élèves. Il semble anticiper en permanence les situations qui peuvent poser problème. Il intervient à peine, mais à bon escient.

Lorsque je lui demande comment vont se passer les prochains jours, il m'explique qu'il doit se concerter avec les collègues de son ancienne école afin de déterminer le recrutement des élèves du CP et du CE1. Il vient de stopper le recrutement des élèves du CI et refoule les parents qui arrivent encore car 75 élèves sont déjà inscrits. La semaine prochaine, il compte accueillir tous les élèves de l'école car il veut rapidement les mettre au travail. Je lui demande comment il fera pour gérer les trois classes seul. Il prévoit de prescrire une tâche à une classe puis d'aller voir la suivante, etc. En tournant sur les trois classes, il pense pouvoir occuper les élèves en attendant l'arrivée des deux jeunes maîtres. Comme ils ne devraient pas arriver avant la fin du mois, je me fais la promesse intérieure de revenir voir Ernest dès mon retour à Savè. Je suis curieux de voir comment il peut réussir ce tour de force…

Le recueil de ces informations ne servent pas directement ma recherche mais me permettent de mieux comprendre le contexte dans lequel travaillent certains enseignants. J'espère aussi que ce petit compte-rendu sensibilisera les responsables du système éducatif béninois ou toute autre personne susceptible d'aider Ernest à mettre en route son école.

Bon courage Ernest et merci de m'avoir accueilli avec autant de générosité.

Michel BOURBAO - Porto-Novo le 19 octobre 2005

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