L'essence kpayo

 

Connaissez-vous le mot " kpayo " ? C'est un mot d'argot de la langue goun employée à Porto-Novo. Il signifie " le toc ", " la contrefaçon ". Il est employé au Bénin pour désigner les articles de contrebande, les articles de mauvaise qualité généralement importés du Nigeria. En tête de ces importations frauduleuses, on trouve l'essence…

Ici, de l'essence kpayo, il y en a partout. Le gouvernement béninois reconnaît même que le kpayo représenterait près de 80% du marché des carburants. Ce marché informel ferait perdre près de 20 milliards de francs CFA à l'Etat chaque année. Ce trafic existe depuis près de 20 ans et aurait commencé en 1987, après la mise en place du plan d'ajustement structurel imposé au Bénin par la Banque Mondiale. C'est à la même époque que les Béninois ont inventé le concept de " zémidjan " ou moto-taxi. L'un renforçant l'autre : le zémidjan est rentable car il utilise de l'essence kpayo et les revendeurs d'essence kpayo vivent grâce au concours des zémidjans… Cotonou est une des villes les plus polluées du Monde. Les zémidjans et l'essence kpayo contribuent largement à ce triste record.

 

Du point de vue du consommateur, le phénomène kpayo simplifie la vie. Si les stations officielles sont très rares, les revendeurs d'essence, eux, se sont installés partout. En ville, dans les villages de brousse, au bord des grands axes routiers, dans tous les quartiers, aux principaux carrefours, etc. J'ai même vu des paysans très isolés dans la brousse installer un petit stand devant leur case. Ils se trouvent sur une piste où passent quelques zémidjans qui véhiculent des travailleurs clandestins et ils ont pu constater que certains tombent parfois en panne de carburant…


Un revendeur d'essence kpayo dans la brousse

 


Deux clients s'arrêtent pour prendre de l'essence

 

 


Centre ville à Porto-Novo

Pour repérer l'étal d'un revendeur d'essence, rien de plus simple : quelques bouteilles remplies d'un liquide doré sont posées en évidence sur une petite table. Souvent, quelques bonbonnes en verre sont placées à côté. En fonction de la lumière du soleil qui traverse le verre et l'essence, les couleurs peuvent être magnifiques. Ce qui l'est moins, ce sont les vapeurs d'essence qui stagnent en permanence. Les récipients sont rarement fermés et le soleil tape fort. Pour compléter le décor, on aperçoit parfois les gros bidons noirs en plastique qui servent à transporter le carburant depuis le Nigeria. Ces derniers permettent aussi d'écrire à la craie le prix du litre ou d'annoncer la vente de gasoil.


Les bouteilles d'un litre sont généralement destinées aux motos. On distingue le sec du mélange. Dans le dernier, le revendeur (qui est le plus souvent une revendeuse) ajoute une dose d'huile et agite la bouteille avant de la vider dans le réservoir.


Une station minimaliste : quelques bouteilles, une table, un entonnoir, un chiffon...


Ici, c'est plus chic et on affiche les prix.

Les bonbonnes, ou dame-jeanne, sont réservées aux automobilistes et permettent de servir des quantités de 10 ou 20 litres.

Le gasoil reste dans les bidons de 50 litres ou même les fûts de 200 litres. Il est soutiré en fonction de la demande. Le revendeur siphonne le précieux liquide en l'aspirant à travers un court tuyau d'arrosage en plastique. Il remplit une bonbonne en verre qui sert alors de mesure. Il transvase enfin le carburant dans un entonnoir fixé au réservoir, à travers un tissu qui joue le rôle de filtre.

 

L'opérateur, et plus souvent l'opératrice (qui porte parfois un bébé sur son dos, comme sur cette photo), inhale en permanence les vapeurs d'essence qui flottent dans l'air. Il a en permanence les mains souillées par le carburant et en avale régulièrement pendant les opérations de siphonage. Ce qui me semble terrible, c'est que ces petits stands sont régulièrement confiés à des enfants. Leur famille les charge de ce travail plutôt que de les envoyer à l'école. Lorsque j'ai parlé avec ces enfants, j'ai pu constater qu'ils ne connaissaient pratiquement pas la langue officielle du Bénin qui est le français. Ils calculent avec beaucoup de difficulté, bien que ce soit un aspect essentiel de leur travail. Bien souvent ils ont l'air abrutis par les effluves d'essence dans lesquelles ils vivent à longueur de journée.

L'essence vient du Nigeria. Ce géant de l'Afrique est un gros producteur de pétrole. Sa monnaie, la naira, n'a qu'une faible valeur sur le marché international. Ceci incite les Béninois audacieux à passer la frontière pour aller remplir quelques bidons dans la station la plus proche. Il suffit de revenir sans se faire prendre par la douane pour réaliser un bénéfice conséquent. Au Bénin, le SMIC n'est que de 28 000 francs CFA (42 euros) et ceux qui gagnent moins sont légion. Lorsqu'on sait qu'un voyage peut facilement apporter un bénéfice net de 5000 francs (7,5 euros), on comprend que les candidats puissent être nombreux.

Le trafic d'essence ferait vivre près de 10% de la population du Bénin. C'est donc plus de 500 000 personnes qui ont ainsi trouvé du travail. De nombreux douaniers sont corrompus et ferment les yeux sur ce trafic contre rémunération. L'Etat béninois a bien mis en place, en 2003, un organisme chargé de lutter contre la contrebande des carburants : la CONAMIP. Malgré quelques opérations spectaculaires, les résultats de cette lutte ne sont pas flagrants. L'Etat est probablement coincé entre deux logiques : la volonté de faire régner l'ordre, la sécurité et la protection des individus et d'autre part le souci de préserver la relative paix sociale qui règne dans le pays. Comment reconvertir ces 500 000 emplois issus du marché informel ?
Lire à ce sujet l'article http://www.bj.refer.org/benin_ct/eco/lares/edf/edf17/echanges.htm

 


Le trafic se fait à toutes les échelles. Il commence avec le particulier qui se déplace en moto et vient remplir quelques bidons à la première station. Des mafias très organisées organisent un trafic à plus grande échelle. Le transport peut se faire en camion sur des pistes discrètes ou en pirogue sur l'immense lagune du sud du pays. Certains réseaux détournent l'essence des pipe-lines, d'autres l'achètent en gros… Je ne suis pas allé voir de près comment ça se passe au Nigeria. Un simple passage à la frontière de Kraké m'a vite permis de sentir combien cet univers était peu recommandable au modeste citoyen sans histoires.

 

Depuis quelques années, un nouveau réseau plutôt étonnant s'est organisé : les " handicapés non mendiants ". Comme son nom l'indique, cette association compte dans ses rangs une majorité d'handicapés. Ils conduisent d'étranges machines fabriquées à partir de deux scooters trafiqués et assemblés autour d'une citerne qui peut contenir jusqu'à 500 litres d'essence. Ces machines sont de véritables bombes ambulantes. Il arrive parfois que l'une d'entre elles explose quand une étincelle jaillit au milieu des vapeurs d'essence. Le conducteur et ses voisins immédiats périssent alors dans les flammes. On croise généralement ces drôles d'engins sur les routes du sud du pays, entre la frontière de Kraké, Porto-Novo et Cotonou. Certains vont même jusqu'à la frontière du Togo, bien après Grand-Popo.

 

 

Lorsqu'on se déplace dans la zone frontalière Bénin-Nigeria, on observe très facilement un trafic incroyable. Des motos chargées de bidons déboulent des pistes et des sentiers qui sortent de la brousse. Les contrebandiers se dirigent alors au vu et au su de tous vers les villes et les villages pour alimenter les stands généralement tenus par leurs femmes.

 

 

 

 


200 à 300 kg d'essence sur chaque moto, la chute signifie une mort quasi certaine pour le pilote

 

 


Un contrebandier vient livrer un revendeur, au bord de l'autoroute Cotonou-Porto-Novo

 

D'autres motos font le trajet inverse avec des bidons vides. On les reconnaît aisément car elles sont chargées de véritables pyramides en plastique noir.

 

 

Lorsqu'on circule en pirogue dans la lagune, on croise de longues barques équipées de moteurs puissants. Ces bateaux sont ceux des contrebandiers qui transportent parfois plus de 200 bidons de 50 litres.



Sur la piste qui va de Kétou à Savè, nous sommes tout près de la frontière du Nigeria. Un jour d'octobre, pendant la saison des pluies, nous croisons un camion en difficulté. Il est lourdement chargé de bidons d'essence qui viennent du Nigeria et s'est enfoncé dans le bourbier. Le camion menace de se renverser et ne tient qu'à l'aide d'un tronc d'arbre placé contre son flanc. Des fûts d'essence sont tombés et les trafiquants essaient de résoudre leur problème. La piste est bloquée, nous ne pouvons pas passer. Ils roulent deux fûts pour libérer un passage tout en nous lançant des regards suspicieux. Nous les saluons, les remercions et passons sans traîner…

 

Et les stations officielles ? Eh bien pour l'instant, ce n'est pas brillant… Il y a quelques années, on ne trouvait au Bénin que des stations SONACOP (Société Nationale Carburants Pétrolier). Victime de détournements de fonds, la société est en faillite. Depuis mon arrivée en août 2005, les pompistes de la SONACOP m'annoncent régulièrement qu'ils n'ont plus de carburant. Certains placent parfois une affichette laconique sur leurs pompes " c'est fini ". Des pompistes ont même, parfois, la délicatesse de m'orienter vers une station concurrente ou un revendeur d'essence kpayo… Des sociétés privées commencent à installer des stations sur le territoire : Total, Oryx, Texaco… Mais ces stations sont parfois elles aussi victimes de problèmes d'approvisionnement. Régulièrement dans ces stations officielles, on m'annonce qu'il n'y a plus de gasoil. Mais parfois, après une petite discussion et quelques mots gentils, on veut bien m'en fournir 20 ou 30 litres…


A Savalou, il n'y a plus de gasoil chez Total ni à la Sonacop. Seul ce revendeur peut m'en servir 40 litres

Le carburant vendu officiellement au Bénin vient d'Algérie. Des pétroliers contournent donc toute l'Afrique de l'Ouest pour venir remplir les immenses réservoirs du port de Cotonou. De là, des camions acheminent les carburants vers les rares stations du pays ainsi que celles du Burkina-Faso. Logique politique et économique bien différente de celle des Kpayos qui vont se servir au Nigeria voisin. Le prix affiché est donc bien souvent plus cher à la pompe. Seuls les conducteurs qui ont besoin d'une facture s'y arrêtent. Il y a aussi les automobilistes aisés qui espèrent que le carburant vendu à la pompe sera de meilleure qualité, mais comment en être vraiment certain ? Pour prendre soin de mon moteur, j'essaie de toujours prendre mon gasoil à la pompe mais parfois le terrain m'oblige à faire autrement.


Certains kpayos n'hésitent pas à s'installer devant la Sonacop moribonde...

Le prix de l'essence kpayo est très fluctuant et s'adapte à la loi de l'offre et de la demande. Les prix les plus bas sont pratiqués près de la frontière du Nigeria. Ils augmentent au fur et à mesure qu'on s'en éloigne. 300 francs le litre à Porto-Novo, 325 à Cotonou et 350 à Grand-Popo quand le prix à la pompe est de 420 francs. Il n'y a que dans les endroits reculés ou dans les villes où les stations officielles sont vides que le prix du carburant atteint ou dépasse même le cours officiel.

 

 

Pout terminer, je voudrais profiter de cette page pour évoquer deux pompistes de la station Total à Parakou. En effet, je tiens à avertir les automobilistes qui auraient l'intention de s'y arrêter car ils pratiquent un drôle de jeu. Lors de mon dernier passage (lundi 30 janvier 2006, vers midi) j'ai demandé du gasoil à un pompiste qui venait de remplir un bidon de 20 litres. Un second pompiste est venu me parler gentiment quand le premier a commencé à remplir mon réservoir. Par réflexe, j'ai regardé assez vite si le compteur de la pompe avait bien été remis à zéro. Le compteur indiquait déjà 30 litres alors que j'avais le sentiment que le plein démarrait à peine. J'en ai fait la remarque aux pompistes mais ils m'ont tous les deux rassuré en me disant que la pompe se remettait automatiquement à zéro entre deux distributions. Pas convaincu j'ai demandé qu'on me fasse le plein et j'ai pu constater sans trop de surprise que le volume de mon réservoir avait augmenté de 20 litres… Je me suis mis en colère et j'ai demandé à voir le patron de la station. Comme par hasard, le pompiste qui me servait m'a désigné son collègue qui était venu me parler. Heureusement, ce dernier a rapidement accepté de déduire les 20 litres de carburant fantôme de ma facture. L'affaire en est donc restée là. Mais soyez toujours vigilants ! Même si vous venez par hasard chez Total…


Nous sommes repassés pour faire une photo. Les pompistes indélicats n'apparaissent pas sur ce cliché.

 

Michel BOURBAO - Porto-Novo (mars 2006)
Photographies personnelles ou prises par Corinne, Eric, Alain, Martine et Richard

 

accueil - plan du site - projet Galinette - recherche en sciences de l'éducation

 

Vous Ítes le   ème visiteur depuis le 20 mars 200