Maroc (page 5) Marrakech - France

 

Le lendemain matin est une petite fête urbaine bien agréable. On assiste au réveil de la ville à partir de la salle d'un grand café ancien (café de France de la place Jemaa-el-Fna) puis on file dans le quartier des souks. Les échoppes s'ouvrent, on en profite pour faire nos emplettes du voyage. Vers midi, tout est ouvert, la foule a envahi les venelles étroites et les boutiques étalent leurs trésors colorés de toutes parts. Splendeurs et misères des grandes villes où de pauvres gens côtoient des richesses fastueuses dans un brouhaha incessant.

Après un repas sympa dans une gargotte pleine de Marocains aisés nous reprenons la route en nous fixant Casablanca pour objectif du soir. Nous avons raté Meknès car nous avons changé d'itinéraire en cours de voyage mais comme nous remontons par la côte, nous pouvons envisager d'aller voir Casablanca où ma mère a vécu.

La route est longue mais belle. Il fait chaud et quelques camions posent des problèmes pour les dépassements sur cette voie au trafic assez dense. La conduite marocaine est assez sportive et riche en sensations fortes. Tout le monde a le droit d'emprunter la route : les camions poussifs, les Mercedes puissantes, les ânes tirant des charrettes, les chiens errants, les piétons qui n'aiment pas marcher sur les bords, les taxis collectifs qui s'arrêtent tout le temps et parfois même quelques moutons (pour l'un d'entre eux, son passage sur la route lui sera fatal). Si certains conducteurs sont prudents, d'autres sont de véritables kamikazes.

En faisant le plein dans une station, je demande s'il est possible qu'un mécano jette un œil sous le véhicule car j'ai entendu un petit bruit et me demande si après toutes ces pistes un boulon ne serait pas en train de se dévisser. Un jeune sympa accepte que je passe sous la fosse avec lui. Je ne vois rien de particulier, le jeune fait du zèle mais ne trouve rien de spécial. En sortant de la fosse, je constate que deux fils pendent sous le moteur. On n'arrive pas à localiser d'où ils viennent. Je décide de laisser tomber car je pense qu'ils ne sont pas vitaux et crois comprendre que le mécano débute… En revenant de me laver les mains je vois qu'il s'est acharné et m'annonce qu'il vient de rebrancher les fils. Je le félicite et lui demande combien je lui dois. Il ne veut rien mais accepte que je le remercie de 25 dirhams.

 

Après un thé à la menthe, Corinne prend le volant et s'engage sur notre première autoroute à péage marocaine. La voie est magnifique, il n'y a presque personne, on devrait vite arriver à Casablanca. Je me penche par réflexe pour lire les jauges. Horreur ! la pression d'huile est à zéro. Je presse Corinne de se garer sur le bas côté et commence les vérifications : pas de traces d'huile, le niveau est correct, pas d'odeur suspecte, pas de bruit spécial. Que se passe-t-il ? Je repense à ce qu'a fait le " mécano ", débranche sa réparation (branchement des fils au lave glace) et teste le lave glace. Il fonctionne sans les fils donc la " réparation " n'avait pas de sens. Est-ce qu'il y a eu un court circuit ? On sort les revues techniques, je démonte et teste les fusibles.

La nuit est tombée, un camion jaune avec son ange gardien arrivent. Discussion technique, il recommence les vérifications que je viens d'effectuer et ne comprend pas plus que moi ce qui se passe. Il propose de nous suivre jusqu'à la sortie la plus proche. On repart doucement, les oreilles aux aguets et le ventre noué. On dépasse d'autre véhicules en panne, il y en a plein, à croire que la nuit détraque les mécaniques… Le camion jaune s'est arrêté pour d'autres. On continue encore un peu puis nouvelle pose pour tout vérifier à nouveau. Tout fonctionne normalement sauf cette maudite jauge. Je crains la panne de pompe à huile qui entraînerait à court terme la mort du moteur. On continue encore un peu, nouvel arrêt au péage entre un camion en panne et des flics. Nouveaux contrôles, tout semble OK. Je me persuade que c'est un problème électrique lié au fil et que le moteur fonctionne normalement.

Il est tard maintenant et nous appréhendons d'entrer dans Casablanca car les informations que nous possédons ne sont pas encourageantes. On choisit de faire encore quelques kilomètres pour aller dormir à Rabat qui semble plus accueillante. On trouve facilement un superbe hôtel propre et chauffé pour se remettre des deux dernières nuits qui furent rustiques ainsi que de nos émotions de la soirée.

La nuit portant conseil, nous décidons de trouver un garagiste Toyota pour comprendre ce qui s'est passé avant de reprendre la route. Ce n'est qu'à 11h30 qu'on trouve l'oiseau rare qui comprend ce qui se passe et rebranche les fils au bon endroit, tout fonctionne comme avant. Corinne en a profité pour trouver un cybercafé et me rapporte des nouvelles inquiétantes concernant l'inondation. Tous les voisins se seraient mobilisés, un tracto-pelle serait intervenu dans la rue des grands fours pendant qu'un camion de pompiers pompait l'eau qui coulait en cascade dans la cave… Nous pouvons appeler Dany, notre voisine, qui nous dit que tout ce qui devait être fait fut fait et que nous ne devons plus nous inquiéter…

On décide de reprendre la route sans tarder pour rejoindre Ceuta et prendre un bateau pour l'Espagne. On s'arrête en route vers Kenitra pour manger des poissons et des calamars frits. Petit moment de bonheur au bord de la mer, le moral et l'optimisme reviennent. Nous sentons la fin du voyage. On traverse d'une traite le Nord du Maroc jusqu'à Tétouan et Ceuta. Il fait nuit depuis deux heures lorsqu'on arrive à la frontière de la zone franche de Ceuta. Pagaille monstre à la frontière. J'accomplis les diverses formalités et achète le billet de bateau pendant que Corinne avance le Toyota dans la file d'attente.

Notre organisation est payante, nous n'avons pas perdu de temps en attentes inutiles et nous retrouvons quelques mètres plus loin, juste après la frontière, dans un univers inondé de lumières électriques et de magasins européens. Plus un mouton, plus un âne dans cet univers de consommation aseptisé. Quel choc ! Nous n'avons pas envie de visiter et filons vers le port. Un policier fait monter un chien dans notre véhicule afin qu'il renifle un éventuel stock de haschich. Lorsqu'on arrive au bateau on nous presse de monter car il part dans deux minutes. C'est un superbe ferry-catamaran qui nous dépose en Espagne, à Algésiras, après seulement 40 minutes de traversée.

La ville est morte, tout le monde prépare le réveillon du 31 décembre. Les restaurants semblent fermés. On décide d'aller faire notre réveillon au bord de la mer. On trouve du pain et du vin dans une station service. Quelques kilomètres plus loin, on découvre une magnifique station dans un port privé. Une plage déserte, un parking luxueux dans lequel on se sent en sécurité. Corinne prépare des pâtes à la sauce tomate pendant que j'installe la table et nos superbes chaises sur la plage. Foie gras, vin espagnol, pâtes au bord de l'eau. La mer est calme, l'air est doux car on n'a pas froid. A minuit des feux d'artifice éclatent de partout, on voit même celui de Ceuta, sur la côte africaine. On installe le lit dans le Toyota pour passer la nuit. Je commence à me familiariser avec mon système qui n'est pas si mal. On manque de place mais on dort très bien.

La journée du premier janvier se passe sur la route. La traversée de l'Espagne est étonnante : des endroits magnifiques, une véritable explosion de constructions à vocation touristique. Pendant plus de cent kilomètres on longe des milliers de serres en plastique (de Murcia à Alicante). On roule lentement, environ 100 km/h. Ce n'est que vers une heure trente du matin qu'on se gare sur une aire d'autoroute à Barcelone. Nous arrivons à la Tour-d'Aigues le 2 janvier vers 17h00. Nous ne sommes pas trop fatigués. Nous déballons nos trésors rapportés du Maroc et concluons ce beau voyage par un repas aux chandelles devant un feu de cheminée.

 

Considérations post-voyage :

Faut-il conseiller à nos amis d'aller au Maroc ? Nous ne savons pas trop quoi répondre. Dix jours après être rentrés, nous sommes encore partagés entre l'émerveillement par les paysages, l'architecture et le malaise ressenti par cette pollution touristique qui corrompt les individus.

Un ouvrier gagne environ 40 dirham (4euros) par jour. Un bon maçon ou un instituteur gagnent 100 dirham par jour (10 euros). Depuis 30 ou 40 ans ce pays est une destination touristique réputée. La politique y est stable (même si les droits des individus y ont longtemps été bafoués), pas de problèmes importants d'insécurité, les prix sont très abordables et le tout aux portes de l'Europe. De partout les paraboles attestent que la population capte les télévisions européennes et peut comparer sa vie au standard européen. Une grande partie de la population émigre en France, en Belgique, en Espagne, aux Pays-Bas, en Suisse. Ces émigrés reviennent au pays pour les vacances ou la retraite. Même s'ils galèrent en Europe ils se doivent de flamber leur argent au pays quand ils reviennent. Ils se font construire de magnifiques maisons immenses, roulent en Mercedes et perpétuent le mirage économique.

De nombreux enfants font croire à leurs parents qu'ils vont à l'école et cachent leurs cartables pour aller à la pêche aux touristes. Ils les suivent et quémandent diverses babioles qui représentent vite une petite fortune comparée aux 4 euros que gagne un ouvrier (peut-être leur papa ?) Au bout d'un an ou deux, ils sont exclus de l'école car ils échouent aux examens.

Certaines personnes gagnent parfois des fortunes en guidant ou en arnaquant des touristes (par exemple en disant qu'il faut un guide pour rejoindre les dunes de Merzouga à partir d'Erfoud, des soi-disant guides gagnent 40 à 45 euros pour vous accompagner dans votre petite Clio sur une route goudronnée et rectiligne pendant 60 km…) Comment avoir envie de rester ouvrier quand on peut gagner en une heure de rigolade ce qu'un autre gagne en dix jours de labeur ?

Tout est à l'avenant et depuis longtemps. Le pays entier est touché par ce phénomène, du fond du désert aux plus grandes villes en passant par chaque village. On comprendra que je n'ai pas eu envie de photographier les villes et les personnes (pas de photo sur cette page). Nous nous sommes régulièrement demandés ce que nous faisions en certains endroits, avons souvent eu du mal à garder notre calme pour rester polis et courtois. Il ne nous a jamais été possible de vivre une seule fois une relation désintéressée hors relations commerciales (si, avec les flics, c'était les seuls à qui on se permettait de poser des questions sans craindre d'avoir quelque chose à payer. Ça me laissait un goût étrange dans la bouche quand même). Bref, pour aller au Maroc il faut être à jour de ses vaccins de désensibilisations diverses, ne pas être en quête de relations humaines, au clair du côté de l'économie touristique et un peu blindé pour gérer les diverses sollicitations (en particulier celles des enfants). Sinon, s'abstenir ! Mais c'est vraiment un beau pays quand même…

Michel BOURBAO - 2004

 

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