Pourquoi les " passeurs d'expérience " ?

 

Les maîtres débutants ont diverses représentations du métier liées à leur histoire personnelle.

Lorsqu'ils entrent dans le métier et se trouvent seul face à une classe, ces représentations sont généralement bouleversées, en particuliers par les problèmes que pose la gestion de classe.

La gestion de classe est un thème rarement ou peu abordé en formation initiale. C'est donc " sur le tas " que les maîtres débutants vont apprendre à conduire un groupe d'élèves.

Dans un premier temps, le maître débutant va chercher à se conformer au " genre " enseignant. Il ne se sent pas forcément compétent au tout début de sa carrière et va donc mettre en œuvre diverses stratégies pour apprendre son métier, intégrer le corps enseignant, devenir crédible à la fois à ses propres yeux et face au regard des autres.

Enseigner est une tâche complexe. Le maître est concepteur de stratégies d'enseignement lorsqu'il planifie ses activités, il conçoit les tâches de ses élèves sans pouvoir prédire à l'avance ce qui va se passer au moment de l'interaction. Pendant le face à face, lorsque le maître " fait la classe " à ses élèves il met en œuvre les stratégies conçues en amont et doit sans cesse adapter son action aux réactions de ses élèves. Il doit ainsi prendre trente à quarante décisions par heure pour modifier et adapter le dispositif qu'il avait prévu à ce qui se passe effectivement. Il doit donc développer des qualités de communication et d'écoute particulières pour rendre son enseignement fluide et efficace.

Le maître débutant manque d'expérience par définition. Il lui est donc difficile de prévoir finement ce qui va se passer en classe lorsqu'il planifie ses activités. Le maître expérimenté saura mieux prévoir les scénarios de gestion de classe ; d'une part en s'appuyant sur ses expériences antérieures et d'autre part parce qu'il dispose d'un important stock de routines de gestion de classe.

Une des caractéristiques des maîtres expérimentés est qu'ils se sont construit un immense réservoir de routines (procédures intégrées de conduite de classe) qui libère leur attention et les rend plus disponible à l'écoute de leurs élèves, à l'observation de leurs réactions. Ils ont ainsi de meilleures aptitudes que les maîtres débutants pour anticiper sur ce qui va se passer dans la classe. De même, ils prennent des décisions qui s'avèrent généralement pertinentes pour piloter la classe et les prennent au bon moment (ni trop tôt, ni trop tard).

Le maître débutant est à la fois : préoccupé par sa recherche du " genre " enseignant, débordé par cette conduite de classe si difficile, fatigué par un immense travail de préparation (ou démuni par manque de préparation…), stressé par la conscience des difficultés qu'il rencontre, épuisé par la variété des tâches qu'il réussit imparfaitement à mener de front, perturbé par les tâches qu'il n'a pas pu mener à terme, stressé par la pression temporelle, etc. Il peut donc avoir du mal à se sentir serein. Il ne possède pas (ou peu) de routines efficaces qui lui permettent de conduire la classe en " s'économisant " et dépense donc une grande énergie nerveuse pour cette conduite de classe.

Le maître doit régler plusieurs problèmes fondamentaux avant de pouvoir se consacrer à un travail qui permettra de réels apprentissages chez ses élèves. Il doit concevoir un cadre de vie et de travail qui permette au groupe de personnes dont il a la charge de fonctionner harmonieusement. Ses élèves ont l'obligation légale de venir en classe, s'ils n'ont pas forcément envie d'apprendre ou de travailler, il doit les motiver, les enrôler, les séduire pour réveiller la soif de connaissance que tout être serait sensé posséder. Etant donné que l'appropriation de nouveaux savoirs demande généralement d'avoir une démarche active, le maître devra concevoir des tâches qui permettront les apprentissages. Il devra donc proposer ces tâches à ses élèves, les mettre au travail et faire en sorte qu'ils y restent. L'évaluation des acquis lui permettra de faire évoluer les tâches qu'il proposera par la suite.

J'émets l'hypothèse qu'il y a des fondamentaux de la conduite de classe qui permettent à un enseignant de faire cohabiter les élèves d'une classe en un lieu donné pendant une année entière et d'y effectuer des apprentissages.
Ces fondamentaux répondent à quelques principes de base mais peuvent être déclinés à l'infini selon le " style " de chaque enseignant et les conditions présentes : caractéristiques des élèves, conditions matérielles de travail (locaux, matériel disponible) et les savoirs en jeu (didactique, praxéologie).

Quelles que soient les conditions données, l'enseignant devra :
- poser un cadre de travail et de vie en classe et en être le garant
- instaurer un mode de communication
- ritualiser (on peut lister : routines de classe, communication, repères temporels et affectifs, travail, activités, etc.)
- gérer la pression temporelle
- gérer l'hétérogénéité
- stimuler l'envie d'apprendre, motiver, enrôler, séduire
- concevoir des tâches permettant des apprentissages et les mettre en œuvre en classe
- mettre et maintenir ses élèves en activité
- gérer la succession des activités en respectant des temps de mise en route, de relance, de maintien, de rupture, de clôture, de transition, de rappel, etc.
- apprécier évaluer, l'efficacité de ses dispositifs, afin de pouvoir les ajuster, les faire évoluer

L'écologie d'une classe finit par imposer ces principes fondamentaux de la conduite de classe à la grande majorité des enseignants. Ils peuvent ainsi les acquérir avec plus ou moins de bonheur par le simple fait de l'expérience, avec des années de pratique.

Quels que soient les dispositifs de formation initiale et de formation continue, les enseignants ont toujours appris leur métier en échangeant de façon informelle avec leurs pairs. La salle des maîtres, la pause café, le coin du photocopieur, le couloir, la salle de classe du collègue, la cour de récréation permettent des échanges sur les pratiques de chacun, des échanges d'outils, des discussions à propos de certains élèves. Les anciens donnent des conseils et des recettes aux nouveaux. Certains sujets font débat, génèrent des associations ou des disputes, etc. Ces échanges informels participent à la formation et à l'expérience des enseignants. Chacun y puise ce dont il a besoin, ce qui répond à ses attentes de l'instant.

On perçoit facilement les limites de ces apports car dans la très grande majorité des cas l'enseignement est une pratique solitaire face à un groupe d'élèves et dans une salle de classe close. La solitude est une des principales caractéristiques du métier d'enseignant. Le maître qui commence la première journée de classe de sa carrière n'aura que très rarement l'occasion de partager sa principale activité " faire la classe " avec un autre collègue et ce jusqu'au dernier jour de sa carrière. Chacun va donc raconter ce qu'il veut bien dévoiler de sa pratique. Il sera facile de poser certaines questions ou d'évoquer certains problèmes et d'en taire d'autres.

La gestion de classe s'apprend essentiellement par tâtonnements, expérimentations, essais-erreurs, bricolages, braconnages, intuitions. Chacun doit apprendre en le faisant, à faire ce qu'il ne sait pas faire (Meirieu 1996). Au fil de ses expériences chaque enseignant intègre des procédures qui lui semblent efficaces et cohérentes avec ce qu'il est au plus profond de lui même. Ces procédures se routinisent et sont intégrées inconsciemment ; ce qui explique que les maîtres experts ont beaucoup de mal à expliquer ce qu'ils font pour conduire leur classe, cela leur semble tellement naturel.

Depuis quelques années on voit se développer des dispositifs d'analyse de pratique dès la formation initiale des enseignants dans certains I.U.F.M. ou parfois dans le cadre de la formation continue. Le dispositif des " passeurs d'expérience " permet une analyse de pratiques en s'appuyant sur des supports vidéos tournés dans les classes des maîtres qui y participent. La vidéo est donc un moyen économique de permettre à une vingtaine de maîtres d'entrer dans la classe d'un de leurs collègues afin d'observer sa pratique. Des débats sont organisés dès qu'un participant souhaite évoquer un thème de la conduite de classe suggéré par le support vidéo. Le simple fait de réunir des maîtres ayant divers niveaux d'expérience permet une grande variété et une grande richesse des échanges.


Il me semble qu'il sera intéressant de tenter de répondre à ces questions avant la fin de l'année :


Le dispositif d'analyse de pratiques " les passeurs d'expérience " permet à des maîtres débutants et des maîtres expérimentés d'échanger sur leurs pratiques de gestion de classe.

Quels sont les fondamentaux de la gestion de classe que ce dispositif permet de faire émerger ?

Permet-il de faire poindre la conscience de certaines procédures routinisées chez les maîtres expérimentés ?

Que retirent les maîtres qui participent à ce dispositif ? Est-ce qu'on peut observer des modifications de leur pratique de classe ? Qu'en disent-ils ?

Michel BOURBAO - 2005

 

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