Les zemidjans

 

" Zémidjan " signifie " emmène moi vite " en langue fon. C'est le nom qu'on donne au Bénin aux moto taxis. Encore une invention géniale des Béninois pour faire face à la crise de la fin des années 80, pendant la période des ajustements structurels imposés par la Banque Mondiale.

Lorsque je suis venu pour la première fois au Bénin, en 1993, les zémidjans étaient déjà bien implantés à Cotonou. Aujourd'hui, ils sont plus de 100 000 et ont supplanté les taxis traditionnels. Ils proposent un moyen pratique de se déplacer en ville, à la fois simple, rapide et très économique. En 2006, le concept s'est tellement développé au Bénin qu'on ne trouve plus une ville, ni même un village de brousse, sans ses zémidjans.

 


Maman prend le zémidjan avec ses trois enfants : Bébé au dos, le grand devant et le petit coincé au milieu

 

Pour demander les services d'un " zem " (c'est l'abréviation qui remplace souvent le terme intégral) il suffit de se placer au bord de la voie et d'attendre quelques secondes. En ville, il en passe sans arrêt. Dès qu'on repère un zem sans passager, on émet un léger sifflement discret, sorte de long " psiiit " et on fait un signe de la main en regardant le conducteur. Parfois, il n'y a même rien à faire, dès qu'on se place en position d'attente au bord de la voie il se trouve généralement un zémidjan qui vous a déjà repéré et vient à votre rencontre.

Les conducteurs sans passager cherchent le client et vous abordent régulièrement si vous marchez en ville. Ils espèrent que vous allez monter derrière eux et leur permettre de réaliser une course. Un simple geste de dénégation suffit pour remercier le zémidjan qui vous interroge ou vous sollicite. Les touristes blancs sont une clientèle de choix pour certains zémidjans. En effet, ils connaissent mal les tarifs pratiqués et les prix ont tendance à être revus à la hausse. En fait, une petite course en ville ne coûte généralement que 100 à 150 francs CFA (15 à 22 centimes d'euro).

 


Le zémidjan cherche un passager

 

 

Les zémidjans peuvent proposer de nombreux services. Ils transportent généralement un passager et ses éventuels bagages mais peuvent aussi transporter toute une famille. J'ai souvent vu, particulièrement en brousse , quatre adultes sur une moto. Le conducteur plus trois passagers.

 

 


Dans ce village de brousse, pas de station. Le conducteur fait le plein chez son revendeur d'essence kpayo habituel. Il pourra ainsi emmener ses deux clients vers Savalou ou un village voisin.

 


Livraison de casiers de boissons à un café (Ouidah)

 

Certaines familles font appel à un conducteur attitré pour emmener leurs enfants à l'école. Le zem vient chercher les enfants à leur domicile pour les déposer devant la porte de l'établissement. Une " nounou " accompagne parfois les plus petits pendant le trajet à moto.

 


Devant une école maternelle privée de Porto-Novo

 

Les zémidjans livrent aussi du matériel. Lorsque j'ai acheté un réfrigérateur d'occasion, j'étais ennuyé car il était trop volumineux pour entrer dans mon véhicule. Le vendeur n'a pas été troublé un seul instant. Il a fait signe à un zémidjan qui passait et a négocié la livraison. J'ai ainsi vu mon frigo partir dans la circulation, en équilibre sur la selle de la moto, simplement maintenu par une cordelette. Il filait tellement vite que je n'ai pas pu le suivre dans le trafic et il est arrivé avant moi à mon domicile. J'ai pu voir circuler toutes sortes d'objets sur les moto taxis : des vitres, des cercueils, des tôles, des sacs de ciment (rarement plus de 5 à la fois), des casiers de boissons, etc. Le transport le plus impressionnant reste, pour moi, un énorme baby-foot de bar.

 


Un congélateur sur la piste Kétou-Pobè

 


Madame ramène une brouette du marché Dantokpa

 


Monsieur transporte des vitres et un miroir

 

 

Autour des marchés, les chèvres, les moutons et les poules sont souvent acheminés vivants grâce au concours des zémidjans. Lorsque l'affaire est bien organisée, un panier est installé à l'arrière de la moto. J'ai parfois vu jusqu'à 5 ou 6 chèvres installées dans ce panier, filant les oreilles au vent. Lors de la fin du ramadan, un marché a vendu des moutons pendant 3 jours. Chacun se débrouillait comme il pouvait et on voyait des files de motards transportant un mouton bêlant ficelé sur la selle ou coincé entre les bras du conducteur.

 


De retour du marché Dantokpa à Cotonou

 

 

Lorsqu'un automobiliste cherche une adresse inconnue de lui en ville, il fait appel à un zémidjan. Il lui indique où il veut aller, le suit et lui paie sa course à l'arrivée. Malheureusement, certains conducteurs s'improvisent zémidjan sans vraiment connaître la ville et vous embarquent parfois dans des coins impossibles.

 


Près du marché Dantokpa à Cotonou

 

Le métier est relativement lucratif car il peut rapporter un bénéfice net de 2000 à 4000 francs CFA par jour (3 à 6 euros). Il attire donc de nombreux volontaires qui n'ont pas toujours les compétences attendues. Certains s'improvisent conducteurs sans avoir aucune notion du code de la route. Il m'est ainsi arrivé plusieurs fois de me retrouver à contresens sur un grand boulevard à 4 voies. Si je manifeste ma désapprobation ou mon inquiétude auprès du conducteur, celui-ci me rassure en m'expliquant que c'est un raccourci. Et franchement, il ne voit pas où est le problème…

 


Peu importent les règles, tant que tout le monde passe, c'est la joyeuse anarchie...

 

Devenir zémidjan. J'ai interrogé quelques personnes qui connaissent bien l'univers des zémidjans. ils m'ont donné les informations suivantes : nombreux sont ceux qui commencent par louer une moto. La location de l'engin revient généralement à 1500 francs par jour. Les loueurs proposent une location-vente qui est sensée responsabiliser le conducteur. Aucune formation au code de la route ni aucun permis n'est actuellement obligatoire. Le port du casque ne s'envisage pas car il fait trop chaud et ça coûte cher. Il est prévu que le chauffeur s'inscrive à un syndicat municipal pour obtenir un numéro d'immatriculation qui sera imprimé sur sa chemise. En utilisant de l'essence kpayo, les frais de carburant s'élèvent à environ 2000 francs par jour. La recette journalière peut atteindre 6000 ou 7000 francs. L'entretien et les petites réparation sont à la charge du zémidjan. Seules les grosses pannes sont assumées par le loueur. Quelques conducteurs sont propriétaires de leur engin mais ils ne sont pas majoritaires. Je ne sais pas si les zémidjans sont couvert par une assurance. Il faudra que je me renseigne…

Le métier est pratiqué par certains de façon occasionnelle. A Cotonou, de nombreux conducteurs ont le visage protégé par un masque ou un foulard et portent des lunettes de soleil. Mon ami Magou me dit que ce n'est pas seulement pour se protéger de la poussière, de la pollution ou du soleil. Il affirme que de nombreuses personnes font zémidjan pour arrondir les fins de mois. Les enseignants ou les personnes qui peuvent être facilement reconnues se cachent le visage afin de préserver leur anonymat.

 


La station des zémidjans, à l'entrée de la ville de Sakété

 

Un monde solidaire et sans pitié. Les zémidjans sont particulièrement vulnérables sur leurs motos. Ils circulent à toute heure du jour et de la nuit dans des quartiers pas toujours fréquentables. Dans la ville de Cotonou, les vols de moto et les agressions sont fréquents. Aussi les conducteurs font preuve de solidarité entre eux. Il suffit qu'un zémidjan appelle à l'aide pour que ses confrères arrivent aussitôt de toutes parts. Lorsqu'il s'agit d'une tentative de vol ou d'agression, la réponse est sans pitié pour le coupable : un pneu, de l'essence et une allumette. Cette loi du Talion fait régulièrement des victimes et la une dans les journaux.


Pour distinguer les zémidjans des autres motocyclistes, on doit normalement pouvoir se fier à leur tenue vestimentaire. Dans chaque commune ils sont sensés porter une chemise distinctive aux couleurs de la ville. A Cotonou la chemise est jaune, à Porto-Novo elle est rouge, à Abomey violette et jaune, à Savè verte et jaune, à Ouidah verte…

 

 

Un numéro d'enregistrement au syndicat municipal est même imprimé à l'avant et au dos de leur chemise. Mais là encore ce n'est que de la théorie. De nombreux zémidjans portent une tenue civile qui les rend difficilement identifiables. Seul un regard exercé permet de les repérer dans le flot des motocyclistes car ils ont l'attitude particulière de celui qui cherche un passager. D'autres portent de fausses chemises et ne se sont pas déclaré au syndicat. Un ami exerce tout à fait légalement le métier de zémidjan à Cotonou. Un jour il a constaté qu'un autre conducteur portait une chemise avec son numéro d'identification. Lorsqu'il a abordé son " jumeau " et commencé à lui poser des questions, l'indélicat s'est enfui sans demander son reste.

 


Lambert discute avec un zémidjan qui porte la tenue officielle de la ville de Savè

 

Michel BOURBAO - Porto-Novo (mars 2006)
Photographies personnelles ou prises par Eric, Alain, Martine et Richard

 

D'autres textes sur le web qui évoquent les zémidjans :
Sur le site de la ville de Cotonou : http://www.cotonou.org/zem.htm
Un texte de Stéphane Dreyfus sur le site : http://perso.wanadoo.fr/jacqver/texte/zemidjan.htm

 

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